La lettre à Helga
de Bergsveinn Birgisson

 

La lettre que Bjarni Gislason écrit à Helga est la réponse tardive à une lettre qu’elle lui a écrite des décennies auparavant.

Bjarni est un éleveur islandais, il travaille aussi pour la coopérative agricole, ce qui lui permet de passer de ferme en ferme. C’est un homme un peu brusque, mais d’une grande poésie. Il vit avec sa femme Unnur.

Un jour alors qu’il revenait de regrouper les moutons, le hasard voulu qu’il redescendît de la montagne en même temps que sa belle voisine Helga. Les bavardages vont bon train, ce qui met encore plus en danger son mariage. Page 23. Faut-il s’étonner que j’ai pensé à toi quand les hommes sont partis  à la recherche des moutons sur les Monts ? Au milieu de cette rumeur, te l’ai-je dit, il me sembla tomber dans le tourbillon d’un torrent. L’automne où nous sommes descendus ensemble après les autres, le long de la ravie de Mogil, c’est Ingjaldur de Holl qui a commencé à bavasser sur notre compte ; ça, je le sais. Il s’est mis à colporter des nouvelles lourdes de sous-entendus.

Lorsque la rumeur se tait, l’amour lui se déclare. Page 42. Alors un barrage s’est rompu en moi et tout a débordé à l’intérieur comme sous le jet d’un compresseur. Je t’ai dit ce qui s’était passé avec Unnur. …/… Et c’est alors que tu m’as dit ça, quand je me suis mis à pleurer sur ton sein. Ce ne furent pas les mots en eux-mêmes qui m’embrasèrent, mais ta façon de les dire, dans l’odeur d’urine lourde et douce. Tu as pressé ma tête contre ta poitrine, contre tes mamelons sacrés, puis, d’une voix basse et profonde, comme un souffle d’air qui s’engouffre dans une ravine, tu m’as dit :
- Aime-la… à travers moi.

L’aimer à travers toi ! Et tu as attiré ma tête vers tes seins lourds. Quel  homme aurait pu résister à telle façon de faire ?

Et un printemps inoubliable s’ensuit, jusqu’au jour où Helga annonce qu’elle est enceinte. Des décisions s’imposent alors.

En parallèle de leur belle histoire d’amour, se  profile la vie difficile des éleveurs islandais après la seconde guerre mondiale, illustrée par de très jolies histoires de vie. J’ai adoré ce livre, il est  plein de poésie, j’aime la façon dont sont dites les choses, sans détour, avec des mots extrêmement justes.

Le choix demandé est énorme, l’amour, la famille, le changement de vie radical, en laissant derrière soit sa terre-mère, ses animaux, sa solitude. Mais tout le monde ne se sent pas libre de choisir, même si le prix à payer est le plus terrible qui soit.

Claude

 

Première page

A Kolkustadir, le 29 août 1997

Chère Helga,

Certains meurent de causes extérieures. D’autres meurent parce que la mort depuis longtemps soudée à leurs veines travaille en eux, de l’intérieur. Tous meurent. Chacun à sa façon. Certains tombent par terre au milieu d’une  phrase. D’autres s’en vont paisiblement dans un songe. Est-ce que le rêve s’éteint alors, comme l’écran à la fin du film ? Ou est-ce que le rêve change simplement d’aspect, acquérant une autre clarté et des couleurs nouvelles ? Et celui qui rêve, s’en aperçoit-il tant soit peu ?

Ma chère Unnur est morte. Elle est morte en rêvant, une nuit où il n’y avait personne. Bénie soit sa mémoire.

Pour ma part, la carcasse tient encore le coup, à part la raideur des épaules et des genoux. La vieillesse fait son œuvre. Il y a, bien sûr, des moments où l’on regarde ses pantoufles en pensant qu’un jour elles seront encore là, tandis qu’on n’y sera plus pour les enfiler. Mais quand ce jour viendra, qu’il soit le bienvenu, comme dit le psaume. C’est comme ça ma Belle ! Bien assez de vie a coulé dans ma poitrine. Et j’ai eu l’occasion d’y goûter – à la vie.

La lettre à Helga, de Bergsveinn Birgisson, traduit de l’islandais par Catherine Eyjolfsson. Editions Zulma.

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