Chaconne
d’Émilia Dvorianova

 

J’ai lu et relu un livre cet été, Chaconne. J’avoue ne pas trouver encore les mots pour en parler, je n’ai jamais rien lu de semblable.

Quand on commence Chaconne, on quitte la réalité, on entre dans la musique, la poésie, une écriture inhabituelle, des vies qui passent, des moments, instants furtifs de vie.

Les personnages sont vrais, on entend la musique, on entre dans un rêve.

Marie Vrinat a traduit ce chef d’œuvre, aussi, je vais la laisser en parler, parce que moi, je ne suis qu’émotions après l’avoir lu 2 fois.

Chaconne, paru en 2008 sous le titre de Concert pour phrase (en bulgare), est le cinquième livre d'Emilia Dvorianova3. Son « histoire », dans sa genèse comme dans ses prolongements, met au jour plusieurs mouvements de translation entre le Verbe et la musique, ce qui témoigne de l'intérêt qu'il a suscité et continue de susciter par sa complexité et sa richesse. Quel en est le prétexte le plus «superficiel», voire amusant? Un concert à Sofia avec Nigel Kennedy, pendant lequel le violoniste vient s'asseoir au milieu du public, juste à côté de l'écrivaine. Une expérience inoubliable de tout le corps et c'est le corps qui pousse l'écrivaine à mettre en mots cette musique, comme elle s'en explique :

Après le concert, durant lequel Nigel a joué du violon à mon oreille, ce qui fait qu'elle a été frôlée par la volute de son violon, cette même oreille a commencé à vivre sa propre vie. Elle s'est mise à pousser des cris aigus, à mugir, à grésiller, piailler, râper, à devenir sourde, à ne plus être sourde, à piaffer, elle se permettait parfois de jouer de la musique d'une manière tout à fait étonnante pour des oreilles qui, habituellement, perçoivent des sons niais sans en émettre. En même temps, je voyais de manière obsédante, en marchant dans les rues, une femme en pull-over, qui était assise au concert deux rangées devant moi et dont ma mémoire n'arrivait pas à se débar­rasser, d'un homme aux cheveux blancs, trois fauteuils plus loin, de deux jeunes gens au troisième rang; et, lorsque je les croisais, je sentais qu'ils se retournaient sur mon passage et devaient certainement entendre les sons produits par mon oreille. J'ai commencé à m'inquiéter devant ces phéno­mènes étranges.

Je me suis inquiétée de plus en plus.

Alors je me suis assise et j'ai écrit le « Concerto pour phrase n° 1 ».

Mon oreille s'est tue, elle s'est endormie un certain temps, apparemment elle était satisfaite, et moi, j'ai bien aimé mon récit et je l'ai publié, parce que, lorsqu'on publie quelque chose, il vous quitte définitivement et on se débarrasse pour toujours des cris aigus, des mugissements, des piaillements, de tout ce qui vous est tombé dessus.

Au bout d'un certain temps, mon oreille s'est remise à craquer. C'était un son qui venait du tympan, comminatoire. Je n'ai pas attendu longtemps et, dès que j'ai de nouveau croisé l'homme aux chevaux blancs, j'ai écrit le Concerto pour phrase n° 2 ». [...]

 

C'est ainsi que Dvorianova écrit trois concertos pour phrase qui paraissent dans des revues littéraires.

Plus tard, je lui ai offert un disque réunissant quatre chaconnes, trois pour piano, de Brahms, Busoni et Lutz, ainsi que la Chaconne « originelle », mouvement de la deuxième partita en ré mineur pour violon seul écrite par jean-Sébastien Bach. Sur un tempo à trois temps, elle se caractérise, notamment, par l'ostinato, répétition « obstinée » d'une formule rythmique, mélodique ou harmonique qui accompagne de manière immuable les différents éléments thématiques de l'œuvre musicale. C'est ainsi qu'est née la partie de ce texte intitulée« Chaconne ». Comme l'auteur l'explique, elle a voulu traduireen mots la dynamique de la Chaconne. Elle lisait la partition, les indications, andante, expressivo, arpeggio, et c'est le Verbe de la partition qui avait le rôle conducteur. Elle voulait suivre à la lettre cette dramaturgie mise en notes.

L'idée lui est alors venue d'ajouter deux autres concertos et une coda aux trois concertos pour phrase existants et à la«Chaconne» : c'est le livre publié en 2008, ensemble textuel dont le genre n'est pas spécifié sur la couverture (et pour cause!), sinon par ce sous-titre : « Essai sur l'érotico-musical ».

Il se compose de

- trois « concertos pour phrase » reliés par un même espace-temps, un concert, dont la narration est assurée par des spectateurs différents dont on ne connaît pas le nom, uniquement la « voix » intérieure; si l'on admet une acception assez large de la notion de « phrase », ces concertos se déploient dans l'espace d'une seule phrase chacun, le rythme des éléments étant indiqué par des virgules, tirets et points de suspension, et dans le jeu avec la langue (ambiguïtés multiples, flux de conscience constituant une polyphonie abrupte, un peu comme chez Virginia Woolf); la narratrice du premier concerto est une femme qui vient de quitter son amant et qui rejoint son mari dans la salle de concert; on comprend que le narrateur du deuxième concerto est un professeur de violon dont la femme, prénommée Virginia, est morte jeune; quant à la narratrice du troisième concerto, c'est la petite amie de l'élève d'une autre Virginia, dont il est question dans la « Chaconne », narrateur du cinquième concerto;

- la « Chaconne », partie médiane de l'œuvre, son cœur, qui met au centre de la narration Virginia, violoniste talentueuse et professeur de violon, et qui commence par deux textes mis en exergue, les extases de sainte Thérèse d'Avila, extraites de sa vie;

- deux « concertos pour phrase», dont le cadre spatio­temporel est la fin du concert des trois concertos précédents, avec deux narrateurs différents; celui du quatrième est aussi celui du deuxième, il invite un collègue, le mari de la Virginia de la « Chaconne », à rentrer du concert avec lui, étant donné qu'ils sont voisins; quant à celui du cinquième concerto, c'est l'élève de Virginia;

- enfin, une « coda» mettant en scène le gardien de la salle de concert qui ferme les lieux après le concert. Cette coda se termine sur les fameux vers de l'Hymne saphique à saint Jean-Baptiste,écrits probablement au IXe siècle par le poète Paul Diacre dont la première strophe a été utilisée au XIe siècle par Gui d'Arezzo pour donner les syllabes de la solmisation solfégique :

 

UT queant taxis [Que tes serviteurs chantent]

REsonare fibris [d'une voix vibrante]

Mira gestorum [les admirables gestes]

FAmuli tuorum [de tes actions d'éclat]

SOLve polluti [Absous des lourdes fautes]

LAbii reatum [de leurs langues hésitantes]   Sancte Johannes [saint jean]

 

Extrait de la postfast de Marie Vrinat.

 

Il est assez étrange que des petites merveilles comme ce livre passe inaperçue aux yeux du grand public, alors que certains livres sont encensés on ne sait pourquoi.

En tout cas, je n’ai pas fini de le relire, et j’avoue préférer relire que lire beaucoup de livres que j’oublie.

 

Claude

 

Pages pris au hasard

 

pages 14-15

Virginia... un simple prénom, mais comme il se déploie, s'exhibe et est unique au monde... cet instrument n'a pas son pareil, maintenant, tout seul, il va montrer de quoi il est capable dans la cadence, il va s'exécuter lui-même par les mains du violoniste...

et celle-là, elle est en pull... c'est pour cette raison que les hommes de maintenant sont malheureux, les pauvres - il n'y a tout simplement plus de femmes... ça y est, il joue la cadence, il s'en est tiré presque brillamment, je dois le reconnaître... quoique, quelque chose me tracasse à l'intérieur... ça ne va pas comme ça - cette cadence, c'est la sienne, les grands écrivent toujours des cadences, manifestement il se prend pour un grand... non, ça ne va pas comme ça... il y a une exagération, ça manque de style, de retenue... or, apparemment, ils sont tous en admiration - quel monde... seule la technique est parfaite - ça, je ne peux pas dire le contraire - la technique est parfaite et, comme par magie, le jeu des tons qui se poursuivent va se briser, il bruissera comme un souffle de vent, pour finir l'orchestre viendra tempérer, en harmonie avec le tout... oui, il le confirme génialement... la partition est géniale, et maintenant...

tout s'est confirmé.

Silence... pour l'amour de Dieu, ne bougez pas... quel imbécile se permet d'applaudir? Mon Dieu, quels ignares! ... et comment peuvent-ils tousser autant dans le silence le plus important?

Piu presto.

Et voici l'andante... plus lentement, encore plus lentement.., à l'heure actuelle ils n'arrêtent pas d'accélérer le tempo, ils ne savent pas résister au temps, lui tenir la bride haute, il les éreinte, les entraîne... allez moins vite...

je ne sais pas, mais dans ces phrasés, le Maggini est sublime, quel son...

... rituel accompli à la perfection. Virginia prépare en elle la musique, met le chauffage dans la salle de bains, son concert commençait à deux heures, de mon bureau j'entends l'eau couler.

je la complétais par des tons... - chéri, j'entre dans la salle de bains... ne regarde pas... mais moi, je jouais en imaginant... Maggini, chérie, tu es superbe, je le sais, l'eau goutte de tes cheveux... le second thème, il est absolument parfait, dans ce concerto, les seconds thèmes, de tous les mouvements, s'apparentent à la beauté pure, en fait, ce sont eux qui font le tout...

... si tu étais à mes côtés, en ce moment, tu regarderais avec mépris, Virginia, ce petit pull sous lequel frémissent des omoplates, oui, je vois, dessous, c'est quand même une femme... mais aujourd'hui, les gens ne comprennent pas...

... chéri, tu me mettras de la crème sur le dos...

la peau la plus douce, et la robe sur le dessus-de-lit - tout cela, c'est pour la musique et pour moi...

du style, du style... Maggini, tu savais comment l'homme se préparait à la communion avec lui jusqu'au soir où l'on accède au plus important... là, il faut effleurer avec tant de précaution, on tire les harmoniques les plus difficiles...

... un peu de pommade...

... le fard...

... le frôlement de la dentelle, et Virginia, je te regarde, ébahi, et nous savons tous les deux que tout cela est pour moi... un baiser sur la volute de l'oreille, sur la cheville... et tu entrais, éclairée par la lumière la plus éclatante qui, au commencement, s'éteindrait brusquement et tu t'abandonnerais entièrement... la plus merveilleuse, odorante... les omoplates frémissent sous la dentelle... parce que tu l'entends... comme il s'enfonce... le voilà,

con cordino...

 

Chaconne d’Émilia Dvorianova, traduit du bulgare par Marie Vrinat. Édition de Marie Vrinat.

 

 

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