Délicieuses pourritures
de Joyce Carol Oates

Gillian Brauer est dans un musée à Paris, lorsqu’elle découvre une statue aborigène qui lui rappelle celle d’une sculptrice morte 20 ans auparavant. Cette sculptrice, Dorcas, avait été un personnage troublant de ses années universitaires, la femme de son professeur de littérature. Page 22. Ses sculptures ! Elles étaient en bois, plus grandes que nature, primitives et spectaculaires. Elles étaient brutes, grossières, laides. La plupart représentait des femmes à la sexualité agressive, seins et  ventre protubérants, parties génitales exagérées. Fesses rondes, fendues d’un sillon profond. Les têtes étaient généralement petites, les visages réduits au minimum. Comme d’autres, je fus perturbée, et excitée, par ces œuvres.
Elle se souvint alors.

Dans les années 70, elle était étudiante dans une université de Nouvelle Angleterre. L’époque se prêtait à toutes les découvertes, alcools, drogues, sexe, contestations… Dans cet univers strictement féminin, le fantasme était roi, surtout quand leur professeur de littérature dont elles sont toutes amoureuses leur demande d’écrire un journal intime, puis de le lire à tout le groupe. Le but de cet  homme pervers et manipulateur étant de les pousser au bout de leurs limites pour qu’elles le surprennent !

Page 40. M. Harrow lisait. De sa voix basse rocailleuse pareille à une caresse rude. Alors que nos autres professeurs avaient tendance à  être cassants, ironiques et poseurs, M. Harrow est sincère, et sa franchise nous mettait parfois mal à l’aise. D. H. Lawrence était l’un de ses héros. Il nous lisait « Pêche », un beau poème allègre, tiré d’oiseaux, bêtes et fleurs, dont la langue sensuelle était une incantation.

Elles n’ont qu’un souhait le surprendre, aucune n’y échappe, elles veulent toutes le séduire, et dans ce contexte l’atmosphère devient lourde, glauque, perverse. Certaines tomberont dans l’anorexie, d’autres feront des tentatives de suicide, d’autres seront emportées dans un monde qu’elles ne penseraient jamais connaître, tel est le cas de Gillian…

Un jour, il lui dit d’ailleurs : « Frappez au point le plus faible. Cherchez la jugulaire ». Ce qu’elle fit.

Ce livre, je l’ai lu en un  après-midi, je l’ai posé, et je me suis demandée si je l’avais aimé ou pas. Je l’ai aimé, je pense qu’on l’aime ou on ne l’aime pas, mais il  n’y a  pas de milieu. C’est la première fois que je lisais Joyce Carol Oates (hé oui…) et, pour ma part, j’ai aimé l’écriture, la façon dont il est structuré, comment la décadence est amenée, comment le désastre devient inévitable.

J’ai été époustouflée par la force du secret.

Claude

Première page
Paris
11 février 2001

Dans l’aile du Louvre consacrée à l’Océanie, je le vis : le totem.

Haut de plus de trois mètres, une sculpture en bois primitive, anguleuse, apparemment féminine, le visage long et brutal, les yeux vides, une balafre en guise de bouche. Les seins étaient exagérés, pareils à des mamelles animales, deux lames de bois de trente centimètres partant des épaules ; contre ces seins, la créature pressait ce qui semblait un nourrisson. Mais un nourrisson qui n’était qu’une tête, d’une grosseur et d’une rondeur grotesques ; un nourrisson sans corps. Le cartel indiquait simplement qu’il s’agissait d’une « Figure maternelle » aborigène de Colombie-Britannique, vieille d’au moins deux cents ans.
Là. Il est là.
Il n’a pas brûlé, en fin de compte…
J’étais désorientée, incapable de penser de façon cohérente. Dans la pièce froide et austère où il était posé, il émanait de ce totem aborigène quelque chose de si brut, de si primitif qu’il semblait à peine humain. Je le contemplais, je frissonnais.

Délicieuses pourritures de Joyce Carol Oates, traduit de l’américain par Claude Seban. Editions Philippe Rey

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