Là-bas, août est un mois d’automne
de Bruno Pellegrino

J’ai terminé l’année avec ce magnifique livre, qui nous emmène loin de notre monde surmené. Le monde de nos grands-parents, un monde difficile, mais différemment. Un monde où même si on avait beaucoup de travail, si on passait plus de 12 h dans les champs, on respectait encore le rythme de la nature, des saisons, où l’on était bien plus savants sur tout ce qui concernait la faune, la flore, le temps de vivre, om le matin on allumait la cuisinière… Bien sûr, il n’y avait pas de double vitrage, il faisait froid dans les maisons, bien sûr la vie était très dure (il ne faut pas l’oublier), mais il y avait un petit quelque chose que l’on a perdu à jamais. Page 171. Quand je lève les yeux, je vois simplement des arbres, là où Gustave et Madeleine voyaient des tilleuls, des aulnes, des acacias, des érables. J’écris sur des gens qui étaient capables de nommer les choses, les fleurs et les bêtes, alors que j’ai besoin d’une application sur mon téléphone qui identifie les oiseaux par leur chant, les plantes par la forme de leurs feuilles, et je dois vérifier sur des sites de jardinage la période de semaison du blé et de floraison des cyclamens. C’est peut-être ce qui me fascine, chez ces deux-là, leur manière lente et savante d’éprouver l’épaisseur des jours. Et puis les doutes qui subsisteront toujours : je n’ai aucun moyen d’établir des certitudes si le corridor, à leur retour ce soir-là, sentait le clou de girofle, l’humidité ou la cire d’abeille, le feu, la viande ou la naphtaline.

Bruno Pellegrino s’inspire librement de la vie de Gustave (1897-1976)et Madeleine (1893-1971) Roud. Ils étaient frère et sœur. Gustave était poète, il aimait aller se balader et photographier les hommes, Madeleine, elle, s’occupait de la maison et rêvait en regardant les étoiles. Ils aimaient s’occuper de leur jardin. Page 75. Elle se rend au village.  Entre la maison et la chapelle, la route fait trois cents pas de long. En chemin, elle croise plusieurs dames, qui la saluent mais de loin, sans s’arrêter. A l’épicerie, ça chuchote ferme et elle sait d’emblée de quoi il retourne : on a vu son frère avec René. Le bras de son frère noué au bras de René, leur démarche synchronisée, la symétrie de leurs corps sur la route, entre la maison et la rivière, la rivière et la forêt. On les a vus ; on se demande. Depuis toujours, au village, on se demande.

Le style de Bruno Pellegrino est formidable, il a le mot juste pour décrire les gens, les choses, mais pas seulement, on ressent le temps qui passe, les gens qui parlent, qui se demandent, le manque d’inspiration… et aussi, la saison nouvelle qui remplace la précédente.

J’ai adoré ce livre, les portraits de Madeleine et Gustave, la vie difficile des campagnes, les difficultés qu’engendre la création, enfin, j’ai tout aimé ! Le livre couvre les années 1962-1972.

Dans le chapitre V, une équipe de télévision vient les filmer pendant 5 jours pour un documentaire sur Gustave. Lorsque j’ai eu terminé le livre, j’ai regardé le documentaire, et la magie a opéré. J’ai retrouvé ce que j’avais lu, imaginé, Gustave et Madeleine en mouvement, la maison, la cuisinière etc. J’ai adoré cela.

Claude

Première page

Le temps des digitales est fini. Dès que Gustave en frôle les pétales, même avec cette douceur qui le caractérise, les fleurs se froissent ou se détachent – papier de soie, papier à cigarette. Dans la ferme de leur enfance, on les appelait des gants de Notre-Dame ; il ne sait plus à quel moment il s’est mis à dire digitales. Le sol de la cour en est jonché, comme après une tempête. Il faudra balayer. Mais d’abord, dresser l’inventaire de toute urgence.

Il passe la grille et, son carnet à la main, s’avance dans le jardin qui exsude des odeurs métallique – à moins que ce ne soit lui, son haleine, ses cheveux peignés en arrière, des effluves pris dans le col de sa chemise ou les plis impeccables de son pantalon, qui sait. Depuis qu’il a fêté ses soixante ans (et ça commence à dater), il n’est plus sûr de rien. IL redresse son grand corps courbé.

Ordonné selon les exigences des variétés et le grain du terreau, le jardin obéit à une architecture précise ; les légumes alternent avec le lys, la verveine et le pavot, les plantes grimpantes font de l’ombre aux simples fragiles, le parfum des soucis fait fuir la vermine. Mais ses allures de jungle le rendent parfois compliqué à contempler.

Là-bas, août est un mois d’automne, de Bruno Pellegrino. Editions ZOE.

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