Je n’ai pas vraiment le temps de faire un billet pour ces deux livres géniaux que j’ai lu en décembre. C’est pourquoi je vous fais partager leur première page. Pour moi, c’est le livre lui-même qui nous séduit, pas forcément ce que  l’on en dit.

C’est la première fois que je fais comme cela, et j’espère la dernière…

Ces deux livres n’ont absolument rien à voir l’un avec l’autre, mais ce sont deux merveilles dans chacun leur genre.

Claude

Bulles de savon
de Kurt Tucholsky

Première page

A quoi on va jouer maintenant ? demande une voix d’enfant.

Jouons à la poupée ! répond une autre petite voix.

Ouverture sur fondu ; on voit apparaître des mains d’enfants qui jouent avec des poupées présentant une vague ressemblance avec les personnages du film ; il n’est cependant pas nécessaire que ces poupées soient les copies conformes des protagonistes de l’histoire. Les petites mains s’amusent à habiller et déshabiller continuellement leurs jouets, de sorte que les poupées femmes se voient par exemple coiffées de chapeaux masculins et ont l’air d’être des garçons. Tout cela est fait de manière candide, simple, rigolote. Une voix d’enfant chante en même temps :

Petit Jean,
Seul s’en allant,

Aurait voulu êt’Jeannette !

 

Bulles de Savon, une histoire qui devait être un film de Kurt Tucholsky, traduit de l’allemand par Elisabeth Willenz. Editions la dernière goutte.

Couv_BullesDeSavon

 

 

Bethsabée, au clair comme à l’obscur
de Claude Louis-Combet

Première page

Bethsabée, naguère et à jamais…

Quand elle posait, nue, dans l’atelier, assise sur un monceau de tapis et draperies, Hendrickje n’en revenait pas d’exposer son ventre immense au regard du Maître et de tous les hôtes de la nuit, cachés dans les recoins, qu’elle ne pouvait distinguer, mais qui l’observaient et dont le désir rendait l’ombre sensible comme la corde d’une vielle. C’était toujours ainsi : le Maître lui-même lui ôtait ses vêtements dans la chambre où ils avaient dormi et ensuite il l’entraînait, comme il eût tenu la main d’Eve au premier jour, dans le labyrinthe de la grande maison, jusqu’à l’étage, au bout du monde, là où s’ouvrait le plus reculé de ses ateliers. En chemin, on s’arrêtait à chaque miroir. On eût dit que le Maître voulait faire moisson de reflets avant de s’installer à son chevalet. Il lui soupesait les seins. Il glissait sa main, par-derrière, entre les cuisses. Quelquefois il appuyait son visage ou, quand ils croisaient une haute spyché, son corps tout entier, contre la surface vitreuse et froide. Le Maître ne plaisantait pas. Il avait cessé de rire et d’aligner des bons mots depuis que la mort était entrée dans la maison et lui avait ravi Saskia. Il gardait ordinairement une humeur sombre. Il avait presque toujours le regard scrutateur et la face chagrine. Cette physionomie contrastait singulièrement avec son goût de plus en plus prononcé pour les formes opulentes et l’ardeur charnelle de sa servante-maîtresse.

Bethsabée, au clair comme à l’obscur, de Claude Louis-Comblet. Editions corti.

 

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