Les deux livres suivants sont incroyables, ils font partis de ces livres que vous ne voulez pas quitter. Aussitôt que j’avais 5 minutes, je les reprenais… Bon, une fois finit, il a été difficile de les remplacer.

J’avais raté la sortie du « Roi Blanc », en 2009, peut-être la couverture… des fois il suffit de peu de choses, ou peut-être le fait que ce soit un enfant qui raconte. J’ai toujours eu du mal à lire lorsque ce sont des enfants les héros principaux. Là, j’en suis pour mes frais, les deux livres qui suivent font vivre 2 enfants. Comme quoi, on peut changer !
J’y ai remédié après avoir commencé le Bûcher.

Ces livres sont difficilement résumables, ils sont tellement riches.

L’auteur : György Dragoman, est un auteur hongrois, il est considéré aujourd’hui comme l’écrivain hongrois le plus important de sa génération. (Pour plus d’informations voir « passage à l’Est ».)

 

Le Bûcher
de György Dragoman

Emma a 13 ans, elle vit dans un orphelinat roumain depuis la mort de ses parents dans un accident. La vie n’y est pas facile pour elle qui était choyé par les siens.
Un jour, arrive à l’orphelinat une vieille femme qui se dit être sa grand-mère. Une vieille femme sèche, revêche au premier regard. Emma n’a jamais entendu parler d’elle, la réciproque est vraie. Une lettre a prévenu la vieille femme du décès de sa fille et de son gendre, ainsi que de l’existence d’une petite fille. Emma est septique, mais elle décide de la suivre.

Page 12. Elle dit que je suis pour elle un cadeau du destin. Maintenant que mon pauvre grand-père est mort, elle est toute seule, elle n’a plus personne. Elle n’a plus que moi. Je suis sa petite-fille, nous sommes liées l’une à l’autre, elle va m’aimer comme sa propre fille. Plus encore. Je dois partir avec elle. S’il te plaît, dit-elle, viens avec moi !
Je ne réponds pas. Je ne dis rien.
Elle me dit que je dois partir avec elle. Je suis obligée, je n’ai pas le choix, c’est mon destin.
Je dis que non.

Un éclair de colère embrase ses yeux, mais son visage et sa bouche sourient. Elle dit qu’elle va me le prouver.

Elle me prend les mains et les place autour de la tasse. Nous tenons la tasse toutes les deux, à quatre mains. La porcelaine est chaude.
Elle me demande de bien regarder.
Je sens mes mains bouger, nous renversons la tasse, qui se retrouve à l’envers, sur la soucoupe. Des filets de marc de café, noirs et fumants, s’échappent de la tasse, déploient des tentacules. Les tentacules épaississent, bouillonnent.

La dame remet la tasse à l’endroit, la repose sur la soucoupe. Elle me dit de regarder à l’intérieur. …/… Je reconnais tout à coup mon visage.

Au fil du temps, elle découvre la femme, son monde de magie, ses ambigüités. La vie reste dure en dehors de la maison, les autres la rejettent, la manipulent, elle « paie » en fait le passé de ses grands-parents. Les fausses informations qui ont circulé sur eux, les années difficiles, la délation, la folie des hommes…

Peu à peu, la grand-mère se dévoile, Emma découvre son histoire. Page 361. Elle dit qu’elle avait eu très  peur que mon papa leur attire des  problèmes et que, à cause de lui, grand-père soit renvoyé au camp. Ça, c’est vrai. Elle en avait même parlé à ma maman, et lui avait demandé d’intervenir, d’essayer de le dissuader d’aller ouvertement au-devant des ennuis. Ça, c’est vrai. Mais elle savait combien ma maman était amoureuse, et, je devais la croire, jamais elle n’aurait infligé une telle souffrance à sa propre fille.

Ponctués par la magie de la grand-mère, les réalités politique, sociale, macabre de la Roumanie des années 80 prennent vie.

Magnifique, grandiose !!! 4ème de couverture « Avec le Bûcher, György Dragoman, grand talent de la littérature hongroise, emporte ses lecteurs dans l’univers poignant d’une jeune fille au courage extraordinaire, tout en nous confrontant à un héritage contemporain dont les plaies sont à peine refermées.

C’est un ouvrage magnifique, inoubliable.

Claude

Première page
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J’attends dans le couloir, devant la porte de la directrice. Je regarde les photos de classe des filles de terminale accrochées au mur. Moi, je passerai mon bac dans cinq ans. Toutes les filles portent un chemisier blanc et la plupart ont des nattes. J’attrape ma natte, et je prends une résolution l je demanderai à poser sur la photo avec les cheveux détachés. J’enlève l’élastique, je lisse mes cheveux avec mes doigts. Je les laisse pousser depuis un moment, ils commencent à être longs.
J’attends. Je regarde le parc par la fenêtre. De chaque côté de l’allée, il y a des oiseaux perchés en haut des peupliers dénudés. Ce sont des corneilles.
J’observe les corneilles. J’attends.

Je me demande ce que la directrice me veut.

Cela fait presque six mois que je suis à l’internat. Tout le monde est gentil avec moi, les élèves, les profs, les surveillantes. Elles sont désolées de ce qui est arrivé à mes  parents.

Je regarde l’arbre. Je ne veux pas penser à eux. J’attends.

Le bûcher, de György Dragoman, traduit du hongrois par Joëlle Dufeuilly. Editions Gallimard.

 

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Le roi blanc
de György Dragoman

Dzata est un garçon de 11 ans, il est le narrateur du livre, il vit au milieu des années 80, dans une Roumanie très perturbée. Son père a été arrêté. Page 10. Cela faisait déjà plus de six mois qu’on vivait sans papa, il était censé partir en voyage pour  une semaine, au bord de la mer, dans un centre de recherche, pour une affaire urgente, quand il m'a dit au revoir il m’a dit combien il regrettait de ne pas pouvoir m’emmener avec lui parce que la mer, à cette époque de l’année, à la fin de l’automne, c’était un spectacle inoubliable, elle était bien plus agitée qu’en été, il y avait d’immenses vagues jaunes, de l’écume blanche à perte de vue, mais ce n’était pas grave, il a promis qu’à son retour il m’emmènerait pour me montrer, puis il m’a dit qu’il ne comprenait pas pourquoi je n’avais jamais vu la mer alors que j’avais déjà plus de dix ans, tant pis, on comblerait cette lacune, et toutes les autres, il ne fallait rien rater, mais on aurait largement le temps  pour tout, on avait la vie devant nous, c’était une des phrases préférées de papa mais je n’ai jamais vraiment bien compris ce que ça voulait  dire, et quand, ensuite, il n’est pas rentré à la maison, j’y ai souvent repensé, à ça et à cette scène d’adieu, quand je l’ai vu pour la dernière fois, des collègues de papa, ils ne voulaient même pas le laisser me parler, mais papa leur a dit d’une voix ferme ne faites pas ça, vous aussi, vous avez des enfants, vous savez ce que c’est, cinq minutes, ça ne changera rien, et alors, l’un de ses collègues, un grand avec des cheveux gris et un costume foncé, a haussé les épaules et a dit d’accord, cinq minutes, ça ne changera rien, c’est vrai, et alors papa est venu vers moi, mais in ne m’a pas caressé les cheveux, il ne m’a pas pris dans ses bras, il tenait sa verste  à deux mains devant lui, et il m’a raconté cette histoire sure la mer…

Il le croit parti à la mer pour une semaine avec des collègues. Mais le temps passe, et il ne revient pas, sa mère pleure souvent… Il prend soin d’elle, il fait de son mieux, mais c’est un petit garçon de 11 ans, à la merci de la méchanceté du monde, de la bêtise, de la brutalité de ceux qui plutôt que de le brutaliser devraient le protéger.
Il y a des passages révoltants. Page 58. Et j’ai dit papa !, je savais pourtant que ce n’était pas lui, et que les ouvriers m’avaient menti, mais je l’ai dit quand même, et à l’instant où j’ai dit papa j’ai eu l’espace d’une seconde le sentiment que je me trompais, que finalement c’était bien mon père, car il me souriait toujours, et ça m’a fait encore  plus peur, je me suis mis à grelotter de froid, et alors d’un seul coup tout le monde s’est mis à rire autour de moi…Et ce n’est qu’un passage ! Tout semblait bon à l’humiliation, les perquisitions, l’intimidation, les menaces, ceux qui veulent profiter de sa mère etc. C’est la Roumanie des années 80.

L’écriture est géniale, de longues phrases, bien construites qui nous entraînent au  plus profond de cette histoire.

Claude

 

Première page

TULIPES

Le soir, j’avais enfoui le réveil sous mon oreiller car je voulais être le seul à entendre la sonnerie et ne pas réveiller maman, mais j’avais tellement hâte de faire ma surprise que je me suis réveillé bien avant qu’il ne sonne. J’ai attrapé sur mon bureau la lampe de poche chinoise nickelée, j’ai sorti le réveil de sous l’oreiller pour l’éclairer, il était cinq heures moins le quart, j’ai éteint la sonnerie, j’ai pris sur le dossier de la chaise mes habits préparés la veille, puis je me suis habillé à toute vitesse, en faisant bien attention de ne faire aucun bruit. En enfilant mon pantalon, j’ai bousculé la chaise, mais, heureusement pour moi, elle n’est pas tombée, elle a juste cogné légèrement la table, ensuite j’ai ouvert la porte, tout doucement, même si je savais qu’elle ne grincerait pas puisque la veille j’avais  huilé les gonds, puis je suis allé, en marchant très lentement, jusqu’au buffet, j’ai ouvert le tiroir du milieu et j’ai pris les grands ciseaux, ceux avec lesquels maman me coupait les cheveux, ensuite, j’ai tiré le verrou de la porte d’entrée, et je suis sorti sans faire de bruit, jusqu’au premier coude de l’escalier je me suis retenu de courir, mais ensuite, j’ai dévalé les marches, en arrivant au pied de l’immeuble j’étais bien réchauffé, et j’ai alors pris la direction du square, puisque c’était là, à côté de la fontaine, qu’on trouvait le plus beau parterre de tulipes de toute la ville.

Le roi blanc, de György Dragoman, traduit du hongrois par Joëlle Dufeuilly. Editions Gallimard.

 

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