La voix des vagues
de Jackie Copleton

Amaterasu Takahashi vit aux Etats-Unis depuis qu’elle et son mari ont tout perdu au Japon à la fin de la guerre. Ils s’y sont réfugiés pour essayer de continuer à vivre. Un matin d’hiver, un homme complètement défiguré se présente chez elle. Elle ne le connaît pas, elle hésite à le laisser parler, et quand il lui dit être Hideo Takahashi, elle lui répond que cela est impossible, que son petit fils est mort à Nagasaki, le 9 mai 1945, lorsque les américains ont fait exploser la bombe atomique sur la ville. Pages 40/41. Jamais encore je n’en avais entendu de semblable. J’eus l’impression que le cœur du monde venait d’exploser. Certains allaient le décrire par la suite comme un bang mais il ressemblait plus au fracas d’une porte se rabattant violemment sur ses gongs ou à la collision de plein fouet d’un camion-citerne et d’une voiture. Il n’existe pas de mot pour ce que nous avons entendu ce jour-là. Il ne doit jamais y en avoir. Donner un nom à ce son risquerait de signifier qu’il pourrait se reproduire. Quel terme serait à même de capturer les rugissements de tous les orages jamais entendus, tous les volcans, tsunamis et avalanches jamais vus en train de déchirer la terre et d’engloutir toutes les villes sous les flammes, les vagues, les vents ? Ne trouvez  jamais les termes adéquats capables de décrire une telle horreur de bruit ni le silence qui s’était ensuivi.

Commence alors un long chemin pour remonter le temps, pour retrouver les êtres aimés et disparus. Ce passé qu’elle voulait oublier car elle avait tout perdu. Pages 62/63.
- Continuer, endurer, vivre.
Et c’est ce que j’avais fait, pendant presque quarante ans, j’avais continué, j’avais accepté qu’Hideo ne fût plus. Et maintenant, l’idée de lui m’était revenue, non plus garçonnet mais homme adulte et chaque fois que je le regardais ou pensais à lui, je voyais Pikadon, cette maison vide et cette image Grand-mère et grand-père. Je retournai à la boîte à chaussures dans la chambre et j’en sortis le dessin, l’inscription aujourd’hui quasiment illisible même si le soleil n’avait pas  blanchi l’encre. Je repartis dans la cuisine et posai le dessin à côté du journal intime de Yuko.
J’avais respecté ma promesse, je n’avais jamais lu les journaux de Yuko. J’avais beau me répéter que je faisais un acte noble en préservant son intimité, en réalité je savais que ce n’était que lâcheté de ma part. Je m’étais détournée de ce à quoi j’avais été incapable de faire face. Mais Yuko saurait faire la part de vérité et de mensonge. Elle seule pourrait réellement ramener Hideo à la vie. Seule ma fille parviendrait à me  convaincre que cet homme mutilé était son fils.

Elle commence à lire, elle se souvient, sa culpabilité est encore très forte, elle se croit coupable de la mort de sa fille. Si elle ne s’était pas mêlée de sa vie, peut-être serait-elle encore en vie ?! Les souvenirs sont renforcés par ses lectures, les problèmes, les mensonges, les recherches dans les ruines de la ville, tout revient ! Que raconter à cet homme qui se dit être Hideo ? Elle décide de le laisser parler, et elle lit les journaux. Doit-elle tout lui raconter, tous les secrets, tous les mensonges… mais avant tout, est-elle capable d’accepter le passé, les  douleurs, et les peines ? Page 113. Les cloches de l’église avaient sonné sept fois quand Yuko était rentrée en courant à la maison. Elle me dit qu’elle avait pris le thé chez son amie Miho et n’avait pas vu le temps passer. Je la regardai bondir à l’étage en m’expliquant qu’elle allait se changer. Comme elle avait laissé son sac près de la porte d’entrée, je remarquai son carnet à dessin qui en ressortait d’un centimètre ou deux. J’en fus heureuse et je le sortis de son sac d’un geste automatique, sans réfléchir. Elle m’avait toujours montré son travail, soucieuse d’avoir mon approbation ou quelques gentilles critiques, et je n’avais aucune raison de penser que j’empiétais sur sa vie privée. Lorsque je tournai les pages, du sable échappé des plis tomba par terre. Je vis la mer et une plateforme de plongée, des rochers près d’un boqueteau, un homme chargé d’un seau qui marchait sur un sentier en bord de plage, deux enfants jouant dans un champ, plusieurs libellules dessinées en détail et finis par arriver à l’image d’un homme ne caleçon de bain qui dormait allongé sur une serviette. Iwo Jima, 22 août 1936.

C’est un livre qu’il ne faut pas trop dévoiler, on va de surprises en surprises, cela fait partie de son charme. Au-delà de l’histoire qui est très belle et prenante, il y a toute l’horreur de la bombe atomique, tous les séquelles, toutes les pertes humaines, toutes les souffrances, les traumatismes. Cela fait froid dans le dos, comment ont-il pu faire cela ?

Ce livre est un premier roman, il est bien construit et agréable à lire, ce qui rend l’histoire encore plus forte. Le titre de chaque chapitre, est expliqué en japonais, c’est très intéressant.

La voix des vagues
Qui se dressent devant moi
N’est pas aussi forte
Que mes sanglots
D’avoir été abandonné.

    Poème japonais vieux de mille ans

Claude

Première page

ENDURANCE

Yasegaman : la combinaison de yaseru (se décharger) et de gaman-suru (endurer) signifie littéralement endurer jusqu’à en devenir emacié, ou l’endurance par seul orgueil. L’anthropologue Ruth Benedict a un jour déclaré que le fondement de la culture japonaise est la honte et celui de la culture américaine, un certain sens du péché ou de la culpabilité. Dans une société dont la honte est la pierre d’ que le fondement de la culture japonaise est la honte et celui de la culture américaine, un certain sens du péché ou de la culpabilité. Dans une société dont la honte est la pierre d’achoppement, perdre la face équivaut à avoir son égo détruit. Par exemple, jadis, les guerriers samouraïs étaient des hommes fiers. Lorsqu’ils étaient trop pauvres pour se payer un repas, ils gardaient un cure-dent aux lèvres pour montrer aux yeux du monde qu’ils venaient de manger.

Même la douceur de la pénombre ne parvenait pas à déguiser ses cicatrices. L’homme  planté sur mon perron enfonçait la tête entre ses épaules arrondies pour se protéger de la froidure de ce matin d’hiver.

La voix des vagues, de Jackie Copleton traduit de l’américain par Freddy Michalski. Editions POCKET.

 

 

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