Le dernier bateau d’Odessa
d’Erzébet Fuchs

Fille d’un riche industriel hongrois Erzébet Fuchs a eu une enfance facile, choyé par son père, complice avec son frère aîné, elle apprend tard que sa mère est en fait sa belle-mère, sa mère est morte en couche. Puis, son père est ruiné par la crise, la guerre arrive et il se suicide. Il la laisse avec une belle-mère fragile, un frère partit au loin, dans un monde en guerre, où la chasse aux juifs commence.

Pour se protéger, elle se convertit au catholicisme mais cela ne change rien, elle doit porter l’étoile jaune. Sa belle-mère et son frère veulent la faire partir en Suisse, pour s’y préparer, ils décident de lui faire prendre des cours de français.

C’est  en cherchant un professeur, qu’elle rencontre une bande de soldats français évadés de différents camps, avec qui elle sympathise, et apprendra le français. Page 39. Je fus chaleureusement accueillie par Olga et assaillie par sept ou huit beaux garçons hilares qui se bousculaient, chacun clamant que c’était lui le meilleur professeur. Olga leur demanda en vain de nous laisser déjeuner tranquillement. Comme je devais l’apprendre très vite, la discipline n’est pas le fort des français.

Dans cette joyeuse bande, il y a Henri, un jeune médecin avec qui elle vivra jusqu’à sa mort.

Il y a aura des moments difficiles, les bombardements incessants, l’enfermement dans les caves, les massacres d’enfants, les allemands puis les russes. Mais ces jeunes hommes courageux, lui feront traverser l’enfer, avec une envie de vivre plus forte que tout. Au-delà de la guerre, l’amitié, l’amour, le rire, la tolérance sont les plus forts.

C’est  un livre très fort, je l’ai pour ma part lu très rapidement, j’étais transportée dans ce monde où l’être va au bout de ses forces. C’est un témoignage précieux où la peur, le rire, l’amour, le carnage de la guerre se côtoient sans cesse. Je ne connaissais pas vraiment l’histoire de la Hongrie pendant la seconde guerre mondiale, sauf ce qu’il y avait dans mes livres d’histoire, aussi j’ai appris avec surprise, que le pays ne livrait pas les prisonniers français évadés des camps aux allemands et d’autres choses encore. C’est vraiment intéressant. Erzébet Fuchs a écrit ce livre à 78 ans avec la collaboration de Sylvette Desmeuses-Balland. 4ème de couverture : « Avec une indéfectible douceur et une grande humilité, elle nous donne dans son récit chargé d’émotion un formidable témoignage de courage, de solidarité et d’humanité.»

Page 9. A soixante-dix-huit ans, j’ai appris à me servir d’un ordinateur pour noter des souvenirs depuis longtemps tus. Quand on quitte un pays, il ne faut pas regarder en arrière, disait Hippocrate. Par pudeur aussi. Je ne souhaitais ni revenir sur mon enfance, ni sur ces mois qui ont précipité mon départ de Hongrie, ni ajouter les miens aux malheurs de ceux qui ont vécu de pires souffrances. Il a fallu que mes petits-enfants me le réclament. Et que je mesure alors la singularité de mon expérience à travers leur regard étonné, celui de mes proches et de mes amis. Ceux-ci ignoraient tout de la vie des prisonniers de guerre français évadés des camps allemands en Hongrie, seul pays ami à les accueillir sans les livrer aux Allemands. Je devais sans cesse situer et resituer mon récit dans le cadre de l’histoire erratique et méconnue de mon pays. Nous ne parlions même pas de la guerre.

Le récit est glaçant. Page 76. Au moment où Henri et moi arrivions à Pest dans la rue où nous devions prendre le tramway, nous fûmes littéralement cloués sur place par une vision d’horreur. Un convoi d’une trentaine d’enfants  âgés d’environ cinq à dix ans, affublés de l’étoile jaune, portant des petites valises ou des paquets, hurlaient « Maman, maman » en avançant lentement sur la chaussée. Ils étaient encadrés par six soldats nazis armés de mitraillettes braquées aussi bien sur les petits que sur nous, les passants. Nous pleurions de rage et de douleur, impuissants et honteux de l’être. C’est à ce moment que j’ai admis l’existence des camps d’extermination. Ce n’était donc pas une rumeur, mais bel et bien une monstrueuse réalité.

Malheureusement, ce temps n’est pas si éloigné de nous, et aujourd’hui, la haine, la colère, la bêtise sont toujours là ! Les gens ont la mémoire courte, il faut relire, parler de ces témoignages, ne pas oublier…

C’est un livre magistral !

Claude

Première page

1

La fin de l’enfance

Je venais d’avoir dix-huit ans et j’avais tout perdu. Adolescente à l’enfance gâtée ma vie basculait. Dépossédé de son usine, privé de son bien le plus précieux, son sens intime des responsabilités, mon père s’était suicidé. Et avec lui s’en étaient allées les valeurs d’un monde qui avait vécu, qui se défaisait à toute vitesse. Mon grand frère, mon complice rayonnant au regard doré, se morfondait sur quelque frontière lointaine, happé par le service obligatoire qui condamnait à l’inaction les jeunes juifs, le gouvernement ne les jugeant pas dignes de combattre dans l’armée régulière. Nous étions sans nouvelles de lui depuis des mois. Sourde à la rumeur du monde dont elle ne voulait rien voir, ma belle-mère se réfugiait dans d’interminables parties de bridge. Disparus aussi la belle maison, les domestiques, les lustres et les cristaux. Nous restions elle et moi, seules, ruinées, en un face-à-face peu complice, repliées dans notre petit appartement de location. Nous dépendions désormais de subsides envoyés par un oncle et une tante réfugiés en Suisse.

Le dernier bateau d’Odessa, de Erzébet Fuchs avec la collaboration de Sylvette Desmeuzes-Ballands. Editions Mercure de  France.

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