Zone cirque
de Jachym Topol

Zone cirque est un livre difficile, difficile par la brutalité de son histoire, de ses sentiments et des hommes.

Ilia a été abandonné dans la Tchécoslovaquie d’après-guerre. Tout jeune enfant, il est confié à un foyer tenu par des sœurs avec son frère handicapé. La vie est dure, sans concession. Les plus grands font leurs lois, les sœurs punissent. Ils reçoivent peu d’éducation, surtout Ilia qui doit veiller sur son petit frère surnommé « Singe ».

Puis l’orphelinat est repris par les militaires, les sœurs disparaissent, bafouées, maltraitées, et certainement exécutées. Page 37. En me précipitant dans l’escalier, j’ai failli heurter un soldat. Il avait un fusil. Mais pas de casque.
Qu’est-ce que tu fais à cavaler ici ? s’est-il écrié. Je l’ai contourné à toutes jambes, comme un rat, me suis rué dans le réfectoire et recroquevillé derrière la porte, mes moustaches n’auraient pas pu dépasser, pas plus que ma queue de rat… Sœur Zdislava et Albrechta, Eulalie et Emiliana et aussi sœur Dolorès se tenaient là, elles avaient des baluchons dans les bras et portaient des manteaux de voyage, elles étaient entourées par des soldats ou des policiers de l’insurrection communiste et l’un d’eux a fait : Cinq kilos par personne, j’ai dit ! C’était la pagaille parmi les sœurs, on aurait dit les poules de l’image du manuel de langue tchèque, elles se tenaient comme les mauvais élèves quand ils ne connaissent pas leur leçon. Puis une des sœurs a dit : Oui, Monsieur, et le communiste a fait : Il n’y a plus de messieurs, et il a éclaté de rire, et puis les communistes ont repoussé les sœurs de la crosse de leurs fusils et l’un d’eux a crié : En rang ! Et ils se sont mis en mouvement, ont passé la porte du réfectoire, je me suis recroquevillé derrière la porte, les sœurs ne m’ont pas vu, même pas sœur Dolorès, qui marchait en dernier, et je ne l’ai plus jamais revue.

Pendant quelques jours, les militaires disparaissent, les enfants sont laissés à eux-même, bien évidemment les choses dérapent. Quand ils reviennent, tout a été mis à sac, un enfant est mort, mais cela les adultes ne le sauront jamais. S’installe alors une tout autre discipline, les jeunes sont occupés toute la journée : exercices physiques, quelques notions militaires, et le travail, à savoir brûler toutes les archives. Certains pensent encore à s’enfuir, mais on ne s’enfui pas l’hiver. Page 79. Et un jour que j’étais là avec les autres Hors-la-loi vu qu’on avait pas le droit d’être seul près du feu, je me suis soudain senti mal en réalisant que plus personne ne voulait s’enfuir à la légion et que j’allais devoir partir seul, me frayer seul un chemin à travers le monde, parce que moi, je ne pouvais pas rester à Sirem, à cause du Singe et ce qui s’était produit.

Puis le pays est envahi par les troupes du pacte de Varsovie, la population s’organise, Ilia quant à lui se retrouve dans une division tankiste soviétique dont la véritable mission est de rassembler les cirques ambulants dans le but de transformer la région en gigantesque parc d’attractions socialiste… Pas si facile !

Page 231. Dans le silence matinal les plaintes et les gémissements venus de la montagne résonnaient plus fort que la veille, le souffle du commandant mugissait et sifflait dans la gorge minérale de la galerie, tous les paras et les tireurs devaient l’entendre en bas. Les plaintes et les gémissements ne s’arrêtaient pas, on aurait dit que des lutins des montagnes soumettaient quelqu’un à un interrogatoire, les blessures qui couvraient le corps héroïque du commandant devaient le faire atrocement souffrir. Un instant je me suis dit que le souffle du commandant à la torture allait balayer les attaquants de la pente, mais mon esprit s’égarait dans des contes de fées.

Au début du livre, j’ai eu un peu de mal avec le style, et puis, je suis très vite entrée dans l’histoire. C’est assez glaçant, ce n’étaient que des enfants.

Claude

Première page.

  1. 1.     On m’appelait Ilia

En ce temps-là à Sirem, elles m’appelaient Ilia, toutes les sœurs, nos tutrices et protectrices, parce que quand j’étais petit j’appelais les gens : hi-ha, hi-ha et comme iya et le mot tchèque pour l’âne, elles m’appelaient Ilia.
 J’ai commencé à crier et à appeler les gens dès que les voix et les visages des sœurs du foyer Le Foyer ont commencé à se détacher des veilles et rêves au Pays des ombres.

Le pays des ombres a été celui de ma prime enfance. Parfois, j’y plongeais. Avant l’arrivée des sœurs je vivais dans la cuisine.

Au foyer Le Foyer, dans l’atmosphère pieuse des prières, j’ai grandi vite et je parlais bien tchèque. Alors que le Singe ne parlait pas du tout.

Les sœurs m’avaient appelé Ilia bien avant que leurs nerfs ne commencent à flancher.

Quand j’étais petit, elles m’appelaient même Ilia, notre brave petit âne. Elles appréciaient que je traîne partout mon petit frère avec dévouement et que je ne laisse personne y toucher, comme elles disaient.

Le Singe et moi aussi, on a grandi dans la cuisine du foyer Le Foyer parce que nos vrais parents nous avaient lâchés, largués, ils nous avaient complètement laissés tomber. Ici, c’est courant.

Zone cirque de Jachym Topol, traduit du tchèque par Marianne Canavaggio. Editions NOIR sur BLANC.

9782882502223