Petite, allume un feu…
de Martin Smaus

Andrejko est né dans un village de Tchécoslovaquie, lorsqu’il était encore petit un oncle venu de Prague se rend compte qu’il est très doué pour voler. Ce qui pour lui n’était qu’un jeu, se transforme en cauchemar. L’oncle décide de l’emmener avec lui pour le faire travailler. Andrejko qui adore sa mère, doit l’abandonner, mais lorsque l’on est Tzigane, on n’a pas le choix. Il quitte les siens, ses coutumes, les feux de camps, le ciel étoilé du village pour se retrouver dans un immeuble crasseux, précaire en banlieue de Prague. Il se sent perdu, là-bas, les gens ne vivent plus beaucoup dehors, ils boivent presque toute la journée, ils sont violents… Page 47. A Zizkov, les Dunka avaient commencé à vivre une nouvelle vie. Une vie entre les immeubles gigantesques, les autos et les tramways, une vie sous les aiguilles de la pendule. Avant, ils n’avaient eu de montres que pour faire chic, comme ils en voyaient aux poignets des gadjé, mais il leur était bien égal qu’elles ne marchent pas : à Poljana, leur vie était réglée par l’aube et le crépuscule, en fonction du soleil, du vent et de la pluie ; ils vivaient au gré des étoiles. En revanche, à Prague, ils étaient immergés dans un temps tout à fait différent, ayant fait en une seule nuit un bond de plusieurs siècles, par lesquels les gadjé avaient si péniblement dû se frayer un passage.

Immédiatement, on l’envoie mendier et déjà voler les poches des voyageurs dans le tramway. Page 21. Adrejko était tout petit, décharné et grelottait sans cesse, parce qu’on l’habillait seulement pour qu’il ne gèle pas. Il avait toujours la goutte au nez et il claquait des dents, comme lorsqu’une brouette déglinguée cahote sur des pavés irréguliers, et avec le froid il faisait tout le temps dans sa culotte. Mais sa tante ne le changeait que le soir, ayant tôt fait de découvrir que plus le petit avait l’air mal en point, plus il arrivait à soutirer de l’argent pour acheter de la nourriture ou un billet de train à destination de Beroun ou de Rokycany.

Andrejko, malgré son jeune âge, découvre la décadence de son fier peuple Tzigane. Sa mère lui manque, sa liberté aussi. Chez son oncle, les enfants se multiplient car ils sont source de revendus. Plus d’enfants, plus d’allocations familiales, plus d’enfants, plus d’enfants dans les rues à mendier, à voler et voire à se prostituer. Il évolue tant bien que mal au milieu de ce monde malsain,  heureusement il a deux cousines et un cousin qui lui permettent de garder un reste d’humanité. Il est aussi confronté à la cruauté des gadjé et à celle des siens. Il se rend compte que par rapport à ce que racontaient les anciens du village, les mentalités ont changé, le tzigane est devenu mendiant, plus brutal, le tzigane tue maintenant pour voler.

Andrejko le voleur, se fait arrêter, il s’enfuira de la maison de correction pour se réfugier dans la forêt près de son village natal. Il y sera recueilli pendant quelques  mois par un gadjé, et connaîtra le calme, la paix, mais son envie de liberté sera la plus forte. Page 98. Juraj étouffait en lui-même sa vieille haine et sa vieille rancune, encore fumantes, contre tout ce qui touchait l’ancien hameau et au Tziganes, qui l’avaient privé de son cheval, de ses beaux poulains qu’il avait aidés à naître et dont il s’était jadis bien plus occupé que de ses propres enfants ; mais comme cette haine qu’il ne pouvait décharger ne menait à rien, Juraj cessa de penser à ses poulains et ordonna d’un signe de la tête à Andrejko de se lever ; puis il pointa son bâton en direction du hameau et hurla à son chien d’aller rassembler ses moutons. Et le petit le suivit comme un agneau, parce qu’il avait compris que le vieil homme ne lui ferait aucun mal, qu’il ne le chasserait pas ni ne le dénoncerait. Et quand bien même il le dénoncerait, cela lui était égal, parce qu’il n’avait plus nulle part où aller, ayant perdu en un instant tout ce dont il avait rêvé dans les trémies, les meules de foin et les toilettes du train.

Il apprit seulement par la suite que l’on avait retrouvé sa mère, la belle Maria, dans l’aire de la grange, baignant dans son sang, et que Dezo, son colérique époux, voleur de chevaux notoire, avait disparu et n’était plus jamais apparu à Poljana…

Il ira en prison dénoncé par ses grands cousins pour un crime qu’il n’avait pas commis, mais qu’eux avaient commis.

Arrivé au bout de toutes ses cruautés, il s’enfuie avec sa jeune cousine, et commence alors une époque heureuse, douce, pleine d’amour et de travail au milieu des gadjé qui semblent les accepter. Page 254. Au printemps, les routes avaient à peine séché que Mihalic leur fit amener une roulotte qui avait déjà bien servi. Andrejko et Anetka l’astiquèrent avant de la peindre en rouge clair, y installèrent les affaires qu’ils ramenèrent de leur refuge souterrain et, enfin, le poêle ; Andrejko prit alors sa petite cousine dans ses bras et la porta ainsi, à travers leur nouveau logis, puis l’allongea tendrement sur le lit, avec prudence ; il l’embrassait, lui caressait les mollets et les cuisses, sa main montait toujours plus haut, écartant les plis de sa petite robe, et Anetka satisfaite et heureuse, se laissait faire, tout en déboutonnant la chemise d’Andrejko.

Après avoir essayé de s’adapter à la société, sinon de retrouver ses racines, de placer certaines valeurs morales au-dessus de l’argent, après avoir essayé de vivre en homme libre et égal aux autres, il finira seul. Car l’homme est cruel, abruti, violent.

Je pourrai vous écrire des pages et des pages sur ce livre tellement il est dense, je ne vous ai pas parlé des difficultés des langues parlées, des brutalités des enfants à l’école, des allocations etc. Je vous laisse découvrir ce livre magistral sur les Tziganes. Il nous fait entrer dans une réalité sociale qui dérange, il est très bien écrit, et c’est un témoignage sans être un véritable témoignage poignant.

4ème de couverture. … Petite, allume un feu… est un éloge du sentiment de liberté, une célébration de la quête, à travers l’expérience de la découverte tout comme de la perte. C’est aussi un hymne d’amour au romani chib, langue chargée d’émotion et de violence, émaillée de tout l’imaginaire des croyances populaires. Le destin d’Andrejko porte en lui le sublime et le tragique, dans une prose qui ne saurait laisser indifférent, tant par son réalisme que par sa poésie profonde.

Claude

Première page

La mère d’Andrejko, la belle Maria, était fiancée à Dezider Dunka, du hameau tzigane de Vysna Poljana. Lors de la noce, selon le rituel, le vieux Laco Dunka leur noua un foulard autour des poignets et versa de l’eau-de-vie au creux de leurs mains, afin qu’ils s’offrent mutuellement à boire et scellent ainsi leur promesse de fidélité. Mais, au cours de la nuit de noces, il apparut que Maria avait déjà conçu et qu’en elle grandissait une nouvelle vie.

Son mari, en homme juste qui ne voulait pas exposer sa famille au ridicule et à la honte, décida de tuer sa femme, puis de se tuer lui-même. Il se leva et alla se donner du courage à la taverne de Poljana, mais on refusa de le servir tant qu’il n’aurait  pas réglé ce qu’il devait, soi-disant, son ardoise était déjà trop longue. Dezo en oublia la douleur qui l’avait mené jusque-là et son sang ne fit qu’un tour. On ne donne même pas un dernier verre, maudits gadjé, maudites putains, pas plus tard qu’hier on me servait à boire et voilà qu’il n’y a plus rien pour un Tzigane, s’écria-t-il ; l’instant d’après, il revint en compagnie de ses frères, Imro et Gejza, tous trois se précipitèrent dans la taverne et brisèrent tout ce qui leur tombait sous la main, ils fracassèrent même les fenêtres et le pauvre tavernier put s’estimer heureux de réussir à s’enfuir par-derrière.

Petite, allume un feu… de Martn Smaus, traduit du tchèque par Christine Laferrière. Editions des Syrtes.

 

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