Deux poèmes de Clarisse Nicoloïdscki
Je change de plate-forme, enfin, pour l’instant vous pouvez continuer à me lire ici, mais je suis en train de refaire un blog, j’ai perdu tous mes billets (je les avais sous Word, ouf !), alors, je me donne une année pour compléter mon nouveau blog, et d’y ajouter tous mes anciens billets, un peu mélangés avec les nouveaux, mais cela n’a pas d’importance. Ce que je souhaite c’est retrouver un espace simple avec mes traces de lectures préférées.
J’avoue que j’ai envie de relire la plupart de mes livres….
Pas cool Canalblog, je peux vous l’assurer, ils s’assurent qu’on ne puisse pas récupérer nos billets...
Donc, dans quelques mois, nouveau look, plus simple, mais toujours mes livres.
Claude
Seule restait la forêt
de Daniel Mason
Daniel Mason a l’art de manier les mots pour nous emmener dans des paysages somptueux au fil des siècles, de suivre leur évolution et celle de l’homme.
Vous y ajoutez une très belle imagination et vous avez un live délicieux.
Tout commence il y a quelques siècles, lorsque deux jeunes amants s’enfuient loin de leurs familles, et décident de s’installer dans un coin boisé du Massachussetts, où seuls les indiens vivent. Page 19. Ils avaient atteint la vallée le septième jour. Au-dessus d’eux, une montagne. Des pistes de cerfs menaient à une prairie qui s’élevait et s’étrécissait vers le nord, traversaient les vestiges sombres d’un incendie récent. Un étroit sentier suivait un ruisseau cascadant jusqu’à un étang bordé de joncs. À l’autre bout de la pente : une clairière, des souches laissées par des castors et jeunes plants vert pâle émergeant de la cendre noire fertile.
Là, avait-il dit.
Au fil des 400 ans qui suivirent, ce lieu magnifique a vu défiler une multitude de vies, qui l’ont modifié tout comme la maison. Ils ont été aménagés, abandonnés, aménagés, abandonnés… et, à chaque nouvel arrivant, la forêt s’éloigne, des vergers, terrain de crocket, piscine… sortent de terre. La maison quant à elle ne gardera qu’un mur d’origine et se modifiera pour devenir la maison jaune, un monument immense.
Si ce n’est pas l’homme qui transforme la forêt, les maladies s’en chargeront, il suffira d’un petit vent et d’un petit insecte par exemple…
Les descriptions des occupants au fil du temps sont absolument attachantes et délicates, tous différents, avec leurs langages, leurs tempéraments, leurs préoccupations, leur grain de folie, leurs coutumes, leurs époques… page 28. Elle se pencha vers moy, et je vis qu’elle portait un collier d’os et de fer. Jette bas tes ornements ! voulus-je crier, cependant ses versets m’avaient adoucie. Je luy demandai : Le païen qui m’a capturée est-il véritablement ton ami ? Elle me répondit : Celuy qui t’a sauvée est mon ami. Alors la colère me prit, et je dis : Celuy qui a occis mon père est-il aussi ton ami, et celuy qui a occis ma sœur ? Elle répondit : N’a-t-il point un père et une sœur qui furent occis de même ?
Et il en va de même pour la maison, et les bois. On apprend des herbes, des pommes, de la peinture… au fil des passages. L’auteur sait extrêmement bien rendre à chaque époque et personnage leur identité, mots, style ce qui rend chaque chapitre captivant.
Je me suis délectée à suivre l’évolution de cette terre à la base vierge, avec ses bois, sa rivière, sa grande pierre où s’allonger l’été, ses libellules… Lorsque Daniel Mason parle d’un lieu, il n’oublie pas d’y inclure les sons. Page 283. Ce qui se passe ensuite peut être décrit comme l’histoire de deux vents.
Un siècle s’est écoulé depuis que le lion des montagnes a massacré les moutons des Osgood, provoquant des changements qui on transformé le paysage autour de la maison. Les pâturages ont cédé la place aux ronces, les ronces aux broussailles, et les broussailles aux bouleaux et aux pins, tandis que des chênes, des hêtres et des châtaigniers naissaient des fruits abandonnés par l’écureuil tué un matin d’hiver par l’attaque de la chouette. Au fil des ans, on a découpé de plus petites trouées dans cette deuxième forêt : un potager, un pré où peindre la course des nuages, un terrain de croquet pour des clients qui ne sont jamais arrivés. C’est au bord de cette pelouse qu’un hêtre – affaibli par une fissure apparue un matin de gel soudain, par les assauts des pics suceurs de sève, par les insectes mineurs qui ont gravé des runes énigmatiques sur ses feuilles – est secoué par un vent cinglant, et se casse en deux. En tombant, il heurte un châtaignier voisin – pas très fort, mais assez pour lui arracher une branche, laissant une longue et mince cicatrice de moelle marron clair.
Les hasards de la vie, du temps, feront que quelque part, ailleurs dans le temps ressurgissent de temps en temps des liens avec ce lieu. Cela peut se faire par le biais d’une bonne action, d’un livre, d’une pomme, de peintures, de poèmes…
En définitif, l’homme passe et la nature renaît toujours, même si elle ne sera plus ce qu’elle avait été.
Les chapitres (époques) sont ponctués par des très belles illustrations.
Claude
Première page
Un
Ils étaient arrivés en ce lieu dans la fraîcheur de juin, chassés du village par ses habitants, suivant les chemins tracés par les cerfs à travers la forêt, les vallées, les bosquets de fougères, les tourbières frémissantes.
À quelle vitesse ils avaient couru ! De la vapeur s’élevait des marais et des prairies. Des ronces avaient déchiré leurs vêtements, les réduisant en loques qui pendaient sur leurs épaules. Ils s’engouffraient dans des fourrés, se cachaient dans des arbres évidés et des tanières d’ours, tapant sur des bâtons avant de s’y glisser. Ils fuyaient comme si c’était un jeu d’enfant, comme s’ils avaient dérobé un butin. Mon butin, chuchotait-il, touchant ses lèvres.
Ils riaient, tout à leur allégresse. On ne les trouverait pas ! Des hommes graves défilaient devant eux, arquebuses armées au creux du coude, scrutaient les sous-bois, bourraient des pincées huileuses de tabacs dans leur pipe. Le monde s’était refermé sur eux. Disparue l’Angleterre, disparue la Colonie. Ils étaient, maintenant sous la protection de la Nature, lui disait-il, ils avaient franchi les frontières de son règne.
Seule restait la forêt, de Daniel Mason, traduit de l’américain par Claire-Marie Clévy. Éditions Buchet & Chastel.
Les cloches jumelles
suivi de l’étoffe du temps
de Lars Mytting
Le ou plutôt les romans se déroulent en Norvège, entre le 17ème siècle et le début du 18ème. Une jeune femme Heckne vient de mourir en couche après avoir accouchée de jumelles siamoises. Elles sont attachées par la hanche, et se nomment Halfrid et Gunhild. Leur père est un grand propriétaire terrien et fera tout pour qu’elles soient heureuses, pour qu’elles aient une vie le plus proche de la normalité possible. Très jeunes, elles se passionnent pour le tissage et excellent rapidement dans cet art. Car art, quand on parle de leurs travaux est le mot le plus proche de la réalité. Elles tissent à 4 mains. Elles sont aimées de tous, et lorsqu’elles sont en âge, leur père les installent dans une petite maison indépendante où tout est conçue pour elles. Quand l’une tombe gravement malade et meurt, l’autre trouve la force de finir seule leur ultime chef-d’œuvre qui est destinée à l’église, puis meurt à son tour.
Le père inconsolable, fait fondre deux cloches pour l’église en bois debout, en métal d’argent. Ainsi plusieurs fois par jours au fil des siècles on continuera à entendre sonner plusieurs fois par jour les cloches jumelles.
Le temps a passé, et la famille Heckne a perdu de sa superbe, la majeure partie de sa fortune étant partie dans les cloches, puis dans la répartition des terres entre héritiers. Il reste toutefois une fervente représentante de cette famille : Astrid, liée aux traditions, et à la beauté des lieux.
Un jour un jeune prêtre est nommé dans la paroisse, plein d’ambitions il rêve de faire construire une nouvelle église, mais pour que ce soit réalisable, il faudrait vendre celle en bois debout à la ville de Bergen pour qu’elle y soit déplacée. Astrid, dès le début est contre le projet, elle ne veut pas que les cloches jumelles quittent la paroisse, elle représente sa famille. Elle est la seule à se révolter contre le projet. Peu à peu, le prêtre austère prend du plaisir à discuter avec elle, mais ne cède pas. Arrive aussi dans le village, un jeune architecte féru des églises en bois debout qu’il visite et dessine dans toute la région. Page 22 À l’époque, il y avait longtemps qu’on n’entretenait plus les églises avec l’argent venu d’ailleurs. Il fallait se contenter des moyens que la paroisse réussissait à réunir elle-même, de sorte que la prospérité et la misère se mesuraient à l’aune de l’état des sanctuaires. Or ce siècle devait faire du Gudbrandsdal une région pauvre et surpeuplée, victime des inondations, du mildiou, de l’alcoolisme et du gel des récoltes. Les fenêtres à petits carreaux, dont les jolis reflets ondoyants jouaient encore dans les travées, perdaient peu à peu leurs vitres, laissant passer la bise du nord en plein culte. Les bardeaux de toiture commençaient à se recroqueviller, la pluie s’insinuait par des interstices de plus en plus difficiles à déceler. Seules les cloches résistaient aux intempéries. Autour d’elles, le délabrement progressait. L’eau se cherchait sans fin de nouveaux passages dans une charpente dont personne ne maîtrisait vraiment le complexe enchevêtrement, et les parois malmenées par le froid étaient si peu étanches que des bourrasques de neige faisaient irruption entre deux rondins. Au cours des décennies suivantes, les têtes de dragons finiraient par céder sous les coups de boutoir du vent et de la pluie, tomberaient une à une, mordant inutilement la poussière entre les tombes, et l’église elle-même, privée de leur protection, s’affaisserait un brin, inquiète de ce qu’allaient lui valoir les temps à venir.
Le destin d’Astrid est bouleversé à jamais avec l’arrivée de ces deux hommes, la défense de la sauvegarde des cloches et l’énigme de la dernière tenture des sœurs qui devrait se trouver dans l’église et que tous les trois cherchent en vain.
Cela est sans compter sur les relations humaines, qui feront du destin des humains et des jumelles un histoire bien loin de ce que l’on avait prévu pour eux.
Ce que j’ai écrit n’est que le cadre de base de l’histoire, la suite est surprenante, une suite où se s’entremêlent les gens, les cloches et la dernière tapisserie des sœurs Heckne.
Ce sont de sublimes romans tant par leurs richesses culturelles, que ce soit des coutumes, de l’art, les paysages de glace comme des mentalités, des sentiments et ce que la haine, la jalousie peuvent amener certains êtres humains à faire. Les descriptions sont fabuleuses.
C’est apparemment une trilogie, j’attends le troisième volet avec impatience, mais pour moi l’histoire semble se terminer avec le second roman. Mais qui sait… l’auteur certainement.
Claude
Première page
Deux sœurs dans un corps
Leur naissance avait été difficile. Peut-être, la plus difficile qu’on eût jamais connue, dans un village où les récits de couches dramatiques s’égrenaient pourtant à l’envie. La parturiente avait beau être grosse, il avait fallu trois jours de douleurs avant qu’on comprît qu’elle portait deux enfants. Quant à savoir comment l’accouchement s’était déroulé, combien de temps la grande pièce de l’annexe avait résonné de cris, et par quel moyen les femmes présentes avaient réussi à extraire les petites – on l’avait oublié. Trop dur pour être raconté, trop affreux pour qu’on s’en souvînt. La mère des fillettes, déchirée et vidée de son sang, était morte, son nom avait disparu de l’histoire. Seule était restée dans les mémoires l’image des jumelles et de leur difformité. Elles étaient attachées côte à côte, depuis la hanche jusqu’en bas.
Mais leur infirmité s’arrêtait là. Elles respiraient, criaient et semblaient saines d’esprit.
Elles porteraient le nom de Hekne, celui de la ferme de leurs parents. On les baptisa Halfrid et Gunhild. Elles grandirent normalement, devinrent des enfants rieuses, qui n’étaient un poids pour personne, mais une source de joie l’une pour l’autre, pour leur père, leurs frères et sœurs, et pour tout le village. Très tôt, on les avait assises devant le métier. Elles y passaient des journées entières, leurs quatre bras volant à l’unisson entre chaîne et trame, si agile qu’il était impossible de distinguer laquelle des deux tisseuses, geste après geste », glissait le fil à la place qui lui revenait dans la toile. Les motifs qu’elles inventaient étaient étonnamment beaux, souvent pleins de mystère. Leurs travaux s’échangeaient contre des pièces d’argenterie ou des animaux domestiques.
Les cloches jumelle de Lars Mytting, traduit du norvégien par Françoise Heide. Éditions Actes Sud.
Suivi de :
L’étoffe du temps de Lars Mytting, traduit du norvégien par Françoise Heide. Éditions Babel.
Sémi
de Aki Shimazadi
Sémi est un livre délicat qui nous emmène dans l’univers des maisons de retraites japonaises ou d’ailleurs (d’ailleurs !), et nous confronte à la maladie. Dit comme cela, cela pourrait faire fuir, mais non…
Tetsuo et Fujiko Niré ont décidé de ne pas être un poids pour leur fils et d’intégrer un des ces établissements. Un matin, Fujiko en se réveillant ne reconnaît plus son mari, le personnel médical demande à Tetsuo de ne pas insister, elle est trop perturbée. Elle l’accepte dans leur chambre si un rideau est mis entre deux lits et si il l’appelle « Mademoiselle ». Sans pour autant abandonner, il décide de la reconquérir, chose qu’il n’avait pas fait 40 ans auparavant, car leur mariage avait été arrangé.
Fujiko a toutefois une obsession après avoir vu une émission à la télévision, rendre une somme d’argent au chef d’orchestre. Tetsuo décide alors de remonter le temps, de remonter sa piste pour l’apaiser tout en continuant à lui faire la cour. Pages 43 et 44.
- Aimez-vous Bach ?
Elle hoche la tête. Puis elle fixe l’écran où la présentatrice accueille Rei Miwa.
C’est un beau gentleman aux cheveux argentés. Il répond aux questions sur sa carrière au Japon et à l’étranger. La voix posée, il parle de l’orchestre qu’il dirige depuis vingt ans à Tokyo. Cet homme ressemble à quelqu’un que je connais.
Soudain, Fujiko lance :
Interloqué, je regarde son visage. Connaît-elle ce maestro personnellement ? Je ne l’ai jamais entendue prononcer ce nom. Je bégaie :
Elle répète clairement :
J’hésite mais l’interroge :
Elle secoue la tête. Confus, je me tais. Il ne faut pas que j’insiste de trop. Elle me corrige :
Malgré moi, je lui demande :
J’aime beaucoup l’écriture d’Aki Shimazaki. J’ai toutes ses pentalogies. Ce livre est le second de sa dernière (une clochette sans battant), je n’ai pas lu le premier, ce qui ne va pas tarder…
Elle aborde ici, la vieillesse, la maladie et le fait que l’on ne connaît jamais complètement les autres, même les plus proches avec tant de délicatesse et d’humour par moment que ce livre est tout sauf triste et plombant. Il est vivant, et vibrant.
Claude
Première page
Je me réveille au gazouillis des moineaux. Un instant, je me demande où je suis. Dans notre maison ? Je jette un coup d’œil vers la fenêtre entrouverte. Aussitôt, je reconnais notre chambre à la résidence d’aînés.
Le lit de Fujiko est vide. La couverture d’été et le drap sont froissés, l’oreiller et le coussin ne sont pas rangés. Elle doit être aux toilettes. L’horloge murale indique sept heures moins cinq. Je m’étonne. Normalement, ma femme ne se réveille pas avant huit heures. Profitant de la fraîcheur du matin, nous ferons un tour avant notre petit-déjeuner.
Allongé sur le lit, j’observe les meubles apportés de notre maison : un canapé, un fauteuil, la table ronde, des chaises, mon bureau, la coiffeuse de Fujiko, etc. Ils sont vieux mais de bonne qualité. Quant à nos lits, nous les avons achetés lors de notre aménagement. C’était l’idée de Fujiko d’avoir deux lits simples plutôt qu’un lit double.
Sémi d’Aki Shimazaki. Édition Actes sud, Collection Babel.
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Bonjour à vous qui me suivez.
Je suis furieuse, car avec ce nouveau concept de blog, je n'ai pas le droit d'utiliser plus de 80 000 caractères, ce qui limite, et je ne peux plus les éditer. Je ne vous explique pas comme cela me contrarie, ha bien sûr, je pourrai éditer si je paie !!!!
Que me conseillez-vous comme site de blog, facile à utiliser, à créer, et surtout je souhaiterai retrouver mes billets, ils sont précieux pour moi.
MERCI D'AVANCE
Claude
La maison allemande
d’Annette Hess
J’ai des amis allemands, et après avoir lu ce livre, je me rends compte que jamais je n’ai abordé avec eux ce sujet. Ni comment la génération de leurs parents qui devaient être enfants ou adolescents pendant la guerre ont vécu l’après-guerre, ni comment eux, la génération des années 60 l’ont vécu.
Je suis tout d’abord allée voir le film « la zone d’intérêt » dans lequel on voit vivre la famille du commandant du camp d’extermination. Je me suis dit, on commence doucement à en parler… puis dans une bouquinerie j’ai trouvé ce livre.
Il se passe dans les années 50, Éva une jeune traductrice polonais / allemand vit chez ses parents restaurateurs avec sa sœur aînée. Elle est fiancée à un jeune héritier.
C’est à cette époque que commence « le second procès d’Auschwitz ». Au dernier moment, le traducteur polonais est retenu à la frontière allemande, et c’est à Éva que le tribunal choisit pour le remplacer.
Elle ne connaissant rien du passé de sa famille, des atrocités perpétuées pendant la guerre, accepte contre l’avis familiale ainsi que celui de son fiancé.
Sa tâche est de traduire en simultané les témoignages des victimes face à leurs bourreaux présents dans la salle.
C’est un autre monde qui s’ouvre à elle, elle doute, puis elle sait au fond d’elle-même qu’ils disent la vérité. Elle rencontre des personnes traumatisées, brisées et en parallèle la vie continue pour les autres, les bourreaux, ainsi que pour sa famille, et le monde tout autour d’elle. Mais pas pour elle, elle veut savoir, au-delà des mensonges que trouvera-t-elle ? Que restera-t-il à la fin du procès ?
Plusieurs fois, on lui demande d’arrêter, même si elle a pu hésiter au début, jamais elle n’acceptera, elle ira au bout, qui que soit la personne qui lui demande, quoi qu’elle découvre. Elle est médusée face aux arguments des coupables, face à ceux de ses parents. Tout n’est que provocations, face aux atrocités que racontent les survivants. Page 181. Lorsque la cours eut repris sa place et que le silence fut revenu dans la salle, le président de la cour annonça qu’il allait accéder à la requête du ministère public. Les preuves étant suffisantes pour égayer l’accusation de complicité de meurtre, l’accusé numéro 17 serait arrêté à l’issue de cette journée d’audience et placé en détention provisoire. Le pharmacien remit ses lunettes noires et croisa les bras sur son élégant costume. Il ne dit pas un mot. Certains de ses coaccusés, dont l’accusé principal, protestèrent :
- C’est dénué de tout fondement !
Le procureur ne montra aucune émotion, mais Éva le vit serrer le poing droit sous sa table. Quelques applaudissements retentirent dans les tribunes. David Miller se retourna spontanément vers Éva et lui chuchota :
- Et ce n’est que le début !
Éva acquiesça. Elle aussi se réjouissait comme après une victoire. Le président de la cour demanda à Otto Cohn, resté impassible durant toute la scène, de raconter son arrivée dans le camp et les mois qui avaient suivi celle-ci. Cohn se leva, s’appuya de ses trois doigts sur la table et raconta tout ce qu’il avait vu et subi. Il parla pendant plus d’une heure, uniquement interrompu par quelques questions de compréhension. Il voyait souvent l’accusé principal, l’adjoint au commandant du camp, qui se déplaçait à vélo de block en block, et avait entendu parler de l’accusé 4, que tout le monde craignait et qu’on surnommait le « Monstre ». Il avait vu l’infirmier, l’accusé numéro 10, placer une canne sur la goge d’un prisonnier couché par terre, puis se mettre debout sur les extrémités pour l’étrangler.
- C’est un sale mensonge ! s’exclama l’homme que ses patients appelaient soi-disant « papa ».
Éva commençait à se sentir mal. Cohn parlait toujours, énumérant à présent tout ce dont ils avaient manqué dans le camp : pain, chaleur, protection, calme, sommeil, amitié. Puis ce qu’il y avait en revanche à profusion : saleté, hurlements, souffrances, peur, mort. Cohn était en sueur, il ôta son chapeau, laissant apparaître une calvitie qui accentuait l’aspect désordonné de sa barbe.
- Le jour de la libération du camp, j’étais nu, je ne pesais plus que 34 kilos, j’avais des éruptions grisâtres sur tout le corps, je crachais du pus. Quand je regardais mon corps, j’avais l’impression de voir une radio de mon squelette. Mais je me suis juré de survivre car il fallait que je raconte ce qui s’était passé.
Cohn posa son chapeau sur la table, essuya la sueur qui perlait sur son front avec la manche de son vieux manteau. David se dit qu’il avait beau avoir repris des forces, il avait toujours l’air moribond. Cohn regarda les accusés comme s’il attendait une réponse. La plupart gardèrent le silence. Seul l’infirmier se leva et, bombant le torse, il se mit à hurler :
- Je proteste énergiquement ! Je n’ai jamais fait une chose pareille ! J’en serais bien incapable ! Demandez à mes patients, ils m’appellent « papa » tellement je suis bon avec eux ! Demandez-leur !
Un murmure scandalisé s’éleva dans les tribunes, et le président de la cour dut demander le silence à plusieurs reprises. Éva luttait toujours contre cette sensation de malaise. Elle déglutit à plusieurs reprises, mais sa bouche était sèche et son cœur battait trop vite. L’avocat de la défense se leva et demanda à Otto Cohn qui était donc ce prisonnier que son client était censé avoir étranglé avec une canne. Et quand était-ce exactement ? Cohn répondit qu’il ne savait pas le nom du prisonnier et ne se souvenait plus de la date, mais il l’avait vu de ses propres yeux. L’avocat se rassit, satisfait, sortit sa montre des plis de sa robe et la consulta.
- Je n’ai pas d’autres questions.
Le ministère public n’ayant pas d’autres questions non plus, le président de la cour déclara que le témoin pouvait disposer. Éva, qui respirait par la bouche et continuait à déglutir régulièrement, fut soulagée : ils allaient avoir une pause. Mais Otto Cohn leva la main.
- J’ai une dernière chose à dire. Je sais que tous ces messieurs affirment qu’ils ne savaient pas ce qui se passait dans le camp. Le lendemain de mon arrivée, je savais déjà tout. Et je n’étais pas le seul. Il y avait là un garçon de seize ans qui s’appelait Andreas Rapaport. Il était dans la baraque numéro 11. Avec son sang, il a écrit sur le mur, en hongrois : « Andreas Rapaport, mort à 16 ans. » Ils sont venus le chercher au bout de deux jours. Il m’a crié : « Je sais que je vais mourir. Dis à ma mère que j’ai pensé à elle jusqu’au dernier instant. » Mais je n’ai pu le lui dire, car elle est morte elle aussi. Ce garçon, il savait ce qui se passait là-bas !
Au fil du procès, Éva prendra conscience de cette guerre, il lui faudra remonter les souvenirs, il lui faudra écouter les histoires terribles et les dire à haute-voix, le processus sera long et sinueux, et il engagera non seulement sa famille mais également toute la société de son époque, de sa génération.
Ce livre est captivant, en nous entraînant dans la vie de cette jeune allemande en pleine construction de son individualité, il nous entraîne vers l’avenir d’un pays en pleine reconstruction lui aussi. Il y a tant à dire sur ce roman, car autour d’Éva gravitent les survivants, sa famille, son fiancé et toute la société.
Claude
Première page
Il y avait eu un nouveau départ d’incendie cette nuit-là. Éva le sentit immédiatement en sortant sans manteau dans la rue, silencieuse en ce dimanche et recouverte d’une mince couche de neige. Cette fois, ce devait être tout près de chez eux. L’odeur âpre masquait nettement celle de la ville en hiver : une odeur de caoutchouc carbonisé, de tissu brûlé, de métal fondu, mais aussi de cuir et de pelage roussi. Car certaines mères protégeaient leur nourrisson du froid avec une peau de mouton. Éva se demanda une nouvelle fois qui pouvait faire une chose pareille, qui pouvait bien, ces derniers temps, se glisser dans les immeubles par les arrière-cours pour y mettre le feu aux landaus qu’on laissait dans l’entrée. Un fou ou des loubards ! pensaient la plupart des gens. Heureusement, jamais encore le feu ne s’était propagé à l’immeuble. Il n’y avait pas eu de blessés. Mais des dommages financiers, évidemment. Un landau neuf coûtait 120 marks chez Hertie. Pour une jeune famille, ce n’était pas rien.
La maison allemande d’Annette Hess, traduit de l’allemand par Stéphanie Lux. Éditions Actes Sud.
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La demeure du vent
de Samar Yazbek
Ali est un jeune homme qui vit dans un village pauvre en Syrie, c’est un sauvageon dans le sens où il respire avec la nature, les arbres, le ciel, l’herbe, les fleurs, les animaux… Après 3 ans de guerre, il est enrôlé de force dans l’armée.
Dès la première page de ce fabuleux roman (oui oui fabuleux), Ali gît non loin d’un grand chêne, comme celui de son village, blessé parmi les feuilles. Tous les autres membres de son groupe paraissent morts. Son but alors, est d’arriver à rejoindre l’arbre, de se mettre sous sa protection. Entre ses moments de lucidité et ses délires, il remonte sa vie. Du jour de sa naissance où pendant quelques heures aucun son n’est sorti de sa bouche, à ce jour allongé dans les feuilles au milieu des trous d’obus.
Ali est le fils de Nahla, le second de 5 enfants. Sa naissance « particulière » lui vaut d’être « adopté » par la Rouquine, la vieille gardienne du sanctuaire qui le prend sous sa protection. Page 55. Personne ne connaissait le vrai nom de la Rouquine, et elle-même disait qu’elle l’avait oublié. Il se racontait qu’elle s’appelait en vérité Yamama, « La Colombe ». Cependant, un jour qu’Ali était lové dans ses bras, elle s’était levée brusquement pour cracher au visage d’un des hommes qui l’avait appelée ainsi : « Yamama est morte, avait-elle protesté. – Mais alors comme tu t’appelles ? » s’était enquis l’homme, interloqué. Ce à quoi elle avait répliqué : « Je suis la sœur de l’arbre, imbécile, et Ali, que tu vois là, est son fils ! » Elle l’initiera à leur fois ancestrale, son école de vie est la nature, la respiration des arbres, le lever du soleil et son coucher… tout sauf l’homme qui détruit. Sa vie en plus de la Rouquine, c’est sa mère qu’il adore, son respect pour la vie difficile qu’elle subit, la baguette de grenadier que son père n’hésite pas à se servir contre lui, c’est son refus de rentrer dans le rang comme d’aller à l’école. Pages 176 et 177. Ali avait toujours su estimer l’âge des arbres, reconstituer leur histoire et distinguer leurs différentes espèces. D’où lui venait cette connaissance, mystère ! Aux dires des villageois, c’était la Rouquine qui lui avait transmis ses secrets, mais la vérité, c’est qu’il avait découvert par lui-même tout ce que recelaient les bois environnants, un monde qu’il avait touché du doigt et au milieu duquel il avait grandi, accumulant des connaissances en biologie des plantes et des arbres et glanant un savoir auquel n’accèdent en principe que les animaux sauvages.
Il essaie de ramper par à-coups, en s’aidant de ses coudes, et examine le terrain accidenté, rêvant de retrouver sa cabane. Il se rappelle comment il s’était posté au pied du tronc pour monter la garde quand Nahla était venue s’y réfugier, la nuit où ils avaient enterré son frère aîné. Il la surveillait, assise près de la paroi sans s’y adosser, les genoux rassemblés sur la poitrine, roulée en boule comme un hérisson. De temps à autre, il piquait du nez quelques instants, mais dès qu’il reprenait ses esprits, il se remettait à observer le dos bombé de sa mère. Il s’était tenu coi au pied de l’arbre, n’osant faire le moindre mouvement, et l’avait surveillée jusqu’à ce que le sommeil finisse par l’emporter.
À travers l’histoire d’Ali, on découvre la vie des petits villages syriens avant et pendant la guerre, le durcissement politique, religieux, les pertes de libertés, la pauvreté de plus en plus étendue, les disparitions des gens qui en se plient pas aux nouvelles règles ou qui tout simplement restent eux-mêmes…
Ce texte n’est que poésie, d’une écriture incroyable, Samar Yazbek manie les mots avec une habilité qui est telle que la guerre reste en second plan, alors qu’elle est le destin d’Ali. Elle nous fait monter dans les arbres, courir avec le vent, teindre les cheveux de la Rouquine, découvrir les rites hommes-femmes avec grâce. Elle fait ressortir toute la beauté de ce peuple massacré.
Je recopie ici, un passage de la quatrième de couverture, car je pense qu’il n’y pas de meilleurs mots pour le faire : « Samar Yazbek questionne avec force et poésie le lien entre l’homme et la nature dans une société rongée par la violence, qui détruit ce qu’elle a de plus sacré. Un grand texte sur la beauté et l’âpreté de l’existence ».
Ce livre m’a enchanté, transporté, malgré la rudesse de l’histoire. C’est magnifique !! Et toute mes félicitations aux traducteurs Ola Mehanna et khaled Osman.
Claude
Première page
Une toute petite feuille, si petite que ses cils visqueux l’empêchent de la voir dans l’éclat du soleil de midi.
Une petite feuille d’arbre, rien de plus. Une feuille d’arbre verte, nervurée, qui lui voile les yeux comme de la gaze lorsque lentement, péniblement, il remue les paupières. Une feuille d’arbre qui adhère à ses longs cils collés par la boue. Une feuille d’arbre qui l’empêche de voir distinctement, surtout avec ces grains de poussière qui nagent dans le liquide de ses yeux, lui causant irritation et douleur. S’il parvenait à reprendre le contrôle de ses paupières pour ouvrir les yeux, la feuille tomberait à l’intérieur de l’œil gauche.
Le monde entier se ramène à cette feuille. Il n’y a pas un bruit, pas une odeur. Quant à son autre œil, il ne le sent pas. Est-il seulement capable de voir ? Peut-être. Mais a-t-il même un corps ?
La demeure du vent, de Samar Yazbek, traduit du syrien par Ola Mehanna et Khaled Osman. Éditions Stock – la cosmopolite.
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Marre... est un peu à la mode sur mon blog en ce moment !
Canalblog a dû changer certaines choses, et j'ai perdu tous mes contacts, mes blogs préférés, mes listes d'auteurs, de maisons d'éditions, d'écrivains etc...
j'ai déjà fait cet article, mais il n'a pas été publié, par contre, j'ai essayé d'en publier un vide et ça a fonctionné, trouvez l'erreur.
Je ne suis pas en colère, je sais que le progrès demande des transformations, pour ma part j'aurai aimé être prévenue. Je n'ai donc plus vos adresses de sites, ni vos contacts, mon blog d'un jour sur l'autre est aléatoire, je peux lire un jour mes anciens messages et d'autres non.
Si vous le pouvez, je veux bien que vous m'envoyez un petit mot pour que je retrouve vos blogs.
Je n'avais pas conscience que j'aimais autant mon blog, aux lectures qui y figurent correspondent des pans de vie, et j'aimais depuis 2005 m'y replonger, et relire les billets. Bref, il faut rester positif, et espérer que Canalblog va tout me retrouver, et que ce billet arrivera à être posté !!!
à bientôt j'espère,
Claude
Bonjour,
Il m’est arrivé une chose que je trouve assez incroyable, enfin, rien non plus d’extraordinaire, mais qui demande à être raconté. Comme vous le savez la librairie où je choisissais, découvrais des petites perles etc. a fermé. Ce n’était pas la première fois, mais cette fois ce fut la dernière. Je ne reviendrai pas sur le sujet.
Il reste au Mans, deux grandes librairies et la fnac. Pour ne pas acheter sur un certain site, je vais soit à la Fnac soit dans l’une de ces librairies ou j’achète des livres d’occasion sur internet.
La semaine dernière, je remarque un livre que j’ai envie de lire dans une petite maison d’édition, La dernière Goutte, je vais à la Fnac, il n’est pas référencé, et aucun espoir de le commander, la dame me dit, il est juste référencé sur Amazon si vous voulez. Bon ok. Je regarde d’un peu plus près les étagères de livres, et je remarque qu’en fait, il n’y a pas de petites maisons d’éditions représentées ou vraiment très très peu. Encore ok. Pleine d’espoir, je vais à la grande librairie où me dis-je, avec son rez-de-chaussée et son étage de livres, je trouverai bien mon bonheur. Je vois une gentille dame, qui ne connaît pas le livre, qui regarde dans son ordinateur, et me dit c’est une petite maison d’édition. Oui, bien sûr, je le sais… Bref, pour faire court, si je souhaitais elle pouvait me commander le livre, mais j’aurai certainement des frais, et puis en commandant par elle, la maison d’édition gagnerait moins. J’ai ressenti comme un grand sentiment de la déranger… Et là, je n’ai pas commandé le livre, je suis restée très gentille, je me suis promenée dans leurs rayons, même constat qu’à la fnac. Je suis rentrée chez moi, je suis allée sur le site de la dernière goutte, j’ai commandé mon livre, j’ai raconté mon histoire. Et on m’a répondu super gentiment. Mon livre est arrivé cette semaine, avec une jolie carte postale.
En y réfléchissant de plus près, je me suis rendue compte que depuis la fermeture de ma librairie, lorsqu’il s’agit de livres édités dans de petites maison d’éditions, hors grande distribution, hors livres qui passent dans les émissions télévision, hors livres qui ont des supers critiques ou qui reçoivent des prix, je les commande pratiquement directement à la source.
Alors honnêtement, les libraires ont du mal, je le conçois très bien, mais là… dans certains cas il faut mettre un peu de la bonne volonté. Je pense que le travail du livre est un travail d’équipe, et si une partie de l’équipe n’accepte pas de jouer le jeu, c’est vraiment triste, et je pourrai même aller jusqu’à dire lamentable pour l’avenir du livre. Et pour nous tous, car chacun de nous à des goûts différents qui ne correspondent pas forcément à celui du troupeau.
PS : je ne suis pas non plus idiote, je sais que l’appât du gain, est et restera le plus fort.
C’était mon petit marre du moment ;o)
À bientôt
Claude
L’hôtel des oiseaux
Joyce Maynard
En nous présentant son personnage principal, Joyce Maynard nous entraîne dans le New-York des années 70, puis dans celui des années 90, pour terminer notre voyage en Amérique Latine.
En 1970, Joan n’a pas 10 ans, elle vit avec sa mère, une femme très instable. En 1970, elle vit avec un homme appartenant à un groupe de « terroristes amateurs ». Un jour, lors de sa fabrication une bombe artisanale explose, et Joan devient orpheline.
Sa grand-mère, pour la préserver l’emmène loin de New-York, lui fait changer de prénom, elle devient Aurélia, et de vie. Elle peut alors vivre normalement, protégée des journalistes ou tout autre personne voulant en savoir plus sur la mort de sa mère et de sa bande.
Devenue adulte, Aurélia vit un drame effroyable. Pour survivre, elle quitte tout, monte dans un bus sans savoir sa destination. Elle a juste son passeport, pas d’argent, pas de rechange. Elle se retrouve au milieu d’un groupe hétéroclite qui voyage dans le bus pour diverses raisons. Pour elle cela n’a pas d’importance, elle est vide, elle est là sans être là. Le bus passe la frontière mexicaine, puis continue plus loin.
Elle descend dans un petit village, situé près d’un lac au pied d’un volcan. Le paysage est grandiose, les gens semblent accueillants. Alors qu’elle cherche un endroit où se loger, un jeune enfant « guide », la conduit chez Leïla. Elle possède un hôtel de 4 chambres, entouré d’une nature luxuriante.
Leïla est une personne d’un certain âge, évanescente, qui a créé dans cet endroit un jardin incroyable. (Au fil de la progression de ma lecture, j’ai essayé de dessiner le jardin car il y a de très belles descriptions, mais je n’ai jamais eu assez de place sur ma feuille !)
Page 151. Un phénomène se produisait invariablement quand on se rendait à Lago La Paz la première fois. « Comme les premiers jours d’une histoire d’amour. On ne remarque que la beauté. Les oiseaux, les fleurs, les insectes », m’expliqua Leïla.
Je ressentais moi-même ce phénomène, tel un sort magique jeté sur la propriété, aussi enivrant qu’une fleur qui éclot la nuit. Et pas seulement sur la propriété où était situé l’hôtel, mais dans tout le village de La Esperanza : le rire des enfants le long du chemin, les petites filles qui ramassaient du bois pour le fourneau familial, les garçons qui faisaient rouler leur cerceau comme au siècle précédent. Les visages ridés des vieilles femmes qui vendaient du pain à la banane et les jeunes femmes en traje brodé de couleurs vives et sandales en plastique (même sur le terrain de basket), leur ceinture en perles serrée autour de leur taille étroite, leurs cheveux aussi brillants que du cuir verni. Et les bébés, bien sûr. Toujours eux, une fille portait une ceinture bien ajustée et l’année suivante plus lâche, un châle enroulé autour d’elle (devant si elle allaitait, derrière pour marcher), et on n’apercevait qu’une touffe de cheveux ou même rien du tout.
Leïla ne pose pas de questions à Aurélia, elle l’accepte comme elle est, le temps passe et petit à petit une routine s’installe, elle commence à reprendre des repères.
Dans cet étonnant hôtel se succèdent toutes sortes de gens avec leurs riches histoires de vies, pour une nuit, pour un mois… tout dans cet endroit n’est que plénitude.
Au fil de ses progrès vis-à-vis de la vie, Aurélia se rend compte que l’hôtel est délabré, ce qui ne lui enlève pas la plénitude qu’il dégage. Du jour au lendemain, elle se retrouve seule à gérer le lieu, à le rénover, à chercher des solutions pour le faire fructifier et le sauver. Sauver l’hôtel ou redonner du sens à sa vie, ou les deux ? Le défi est de taille en tout cas.
Encore un livre qui nous entraîne dans les tréfonds de l’âme humaine, dans un monde où la nature est plus belle, plus intelligente que l’homme, même si la bonté existe, la haine, la jalousie, et le profit ont une bonne place ! Il met en exergue le poids de la « civilisation », le tourisme, sur la population locale, on y note les changements entre l’arrivée d’Aurélia et la fin du livre. Ce que je vous livre dans ce billet est la ligne directrice du roman, il y a bien entendu des beaucoup d’anecdotes, d’histoires parallèles.
En tout cas, j’ai trouvé cela bien écrit, le roman se lit vite, j’ai aimé me promener dans le jardin, sur le bord du lac, lire les discussions avec Leïla… et suivre la vie de cette femme a su tout quitter pour ne pas sombrer et à laisser faire la vie.
Claude
Première page
Une chose sur les temps difficiles
J’avais vingt-sept ans quand j’ai décidé de sauter du Golden Gate Bridge. L’après-midi j’avais une vie merveilleuse et, une demi-heure plus tard, je ne voulais plus que mourir.
J’ai pris un taxi. Je suis arrivée près du pont juste après le coucher du soleil. Il se dressait dans le brouillard avec cette magnifique teinte rouge que j’adorais, quand je m’intéressais encore à la couleur des choses et des ponts, lorsque je les traversais. À l’époque où je m’intéressais à tant de choses qui me semblaient à présent dénuées de sens.
Avant de quitter pour la dernière fois mon appartement, j’avais fourré un billet de cent dollars dans ma poche. Je l’ai donné au chauffeur. Attendre la monnaie était inutile.
Il y avait des touristes, bien sûr. Des voitures circulant dans les deux sens. Des parents avec leurs enfants dans des poussettes. J’avais été comme eux.
Un bateau passait sous le pont. De là où je me trouvais, me préparant à sauter, je l’ai regardé s’engager entre les piles. Des hommes lavaient le pont du bateau. Plus rien n’avait de sens.
L’hôtel des oiseaux, de Joyce Maynard, traduit l’anglais (États-Unis) par Florence Lévy-Paoloni. Éditions Philippe Rey.