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De Bloomsbury en passant par Court green...
6 mai 2021

Instantanés d’Ambre de YÔKO OGAWA Après le décès

Instantanés d’Ambre
de YÔKO OGAWA

 

Après le décès de sa benjamine, une mère de famille décide d’extraire ses trois autres enfants du monde. Elle leur demande de tout abandonner, de tout oublier jusque leurs prénoms. Pages 8-9. La mère a donné de nouveaux noms à ses trois enfants au moment de quitter la maison où ils avaient vécu jusqu’alors afin d’aménager dans la villa que leur père utilisait autrefois pour son travail.
- A partir d’aujourd’hui, nous oublions notre nom d’avant, a-t-elle dit d’un air sévère en serrant la main de chacun. Si par hasard vous les prononciez, même une seule fois, même sans y penser, alors…
Là, elle a marqué une pause assez longue.
-… les différents sons de votre nom se transformeraient en graines semées dans votre bouche et bientôt sur la face interne de vos joues pousseraient des ronces…
- Eh ?
Le garçon du milieu avait instinctivement porté ses mains à sa bouche.
- Chaque fois que vous voudrez  parler les ronces s’incrusteront davantage. La chair des joues est tendre. Les crochets s’y enfonceraient et deviendraient indélogeables.
- Mais pourquoi…
La plus calme était l’aînée. Le benjamin était encore trop jeune pour comprendre ce qui se  passait.
- Le chien maléfique vous a jeté un sort. C’est cruel, mais… répondit la mère qui soupira en secouant la tête.

Des années auparavant, leur père qui était éditeur, leur avait offert une encyclopédie illustrée pour enfants. C’est dans ce livre, que les yeux fermés, ils tournent chacun leur tour les pages, et s’arrêtent au  hasard à une page. Ainsi, l’aînée devient Opale, celui du milieu Ambre et le benjamin Agate.
La maison que leur père a léguée à la mère à sa mort, est entourée de hauts murs de briques où rien de l’extérieur ne peut pénétrer. Le jardin est immense. Elle est humide, personne ne l’a entretenu depuis des années. Elle dispose d’une vaste bibliothèque où sont entreposées les encyclopédies qu’éditait leur père. C’est dans cet endroit qu’ils feront leur éducation. Page 32. Agate qui se plaisait à mélanger la colle dans le lavabo brandissait le pinceau, le faisait tournoyer, en projetait partout, mais sa sœur et son frère aînés se contentaient de faire semblant de lui courir après sans pour autant se mettre en colère. Grâce à ce jeu extraordinaire, Opale et Ambre avaient pu oublier pendant quelques instants les regrets d’avoir quitté leurs amis sans leur dire adieu, l’inquiétude à l’idée d’arriver dans un endroit inconnu et le visage de la benjamine enfouie sous les fleurs.

Leur mère part tous les matins travailler, ils restent seuls avec leur emploi du temps ; le travail scolaire ou ce qui s’en rapproche et l’après-midi, les jeux, la place à l’imagination.

Ils sont certes enfermés mais heureux. Ils oublient peu à peu leurs vrais noms, leurs dates d’anniversaires, le monde hors des  murs de briques. Page 35. Les trois enfants ne s’ennuyaient jamais. Jardin, cloisons de la chambre, cabinet de lecture : ils disposaient d’autant de lieux d’aventures qu’ils le souhaitaient et il leur suffisait de s’y introduire pour augmenter naturellement la variété de leurs jeux. C’est ainsi que tout en respectant la première des interdictions maternelles : ne pas crier et ne pas faire de bruit, ils avaient acquis l’art de s’en donner à cœur joie. Se retrouver enfermés dans l’enceinte du mur de briques leur permit d’avoir l’impression d’évoluer dans un monde beaucoup plus vaste que s’ils étaient restés à l’extérieur.

Les maladies sont les pires cauchemars de la mère, qui d’année après année continue à s’enfoncer dans son délire. Ainsi, la varicelle d’Agate effraie tant la famille que lorsqu’Ambre commence à ne plus voir correctement de son œil gauche, il ne le dit pas. Il s’imagine un monde dans cet œil qui devient couleur Ambre. Il fait revivre à toute sa famille par le biais de dessins qu’il fait dans les marges des encyclopédies de son père la petite sœur morte.
Le temps  passe, les enfants vivent dans leur monde, heureux ils grandissent, ils oublient, se rendant bien compte qu’ils changent. Et jusqu’à l’arrivée inopinée un jour d’un colporteur rien ne leur manque. Mais tout a changé.

 

Quel roman ! Quel délire ! Le livre est à la fois effrayant et envoûtant. L’histoire est racontée par Ambre, et par une artiste qui vit dans la même maison de retraite que lui. Page 254. M. Amber se contente de décalquer les souvenirs qui se reflètent au fond de son œil gauche, celui qui fouille les strates couleur d’ambre.
Dès qu’il se met à dessiner, il peut garder la même posture pendant deux ou trois heures d’affilée. Il ne donne pas pour autant l’impression de n’avoir pas d’échappatoire comme s’il était possédé par quelque chose, l’atmosphère qu’il dégage est naturelle et paisible. Avec la même certitude que son œil gauche est bien le sien, celui-ci et le coin de l’encyclopédie sont inclus dans un même cercle.
M. Amber ne me le demande pas, mais assise à côté de lui je taille les crayons. Dans la mesure où il en use rapidement la mine, il lui en faut beaucoup.

Ce livre est décrit comme : « Ode à l’imaginaire, métaphore des capacités de résilience de l’enfance, ce livre majeur se place sous le signe des pierres et tout particulièrement de l’ambre dans laquelle se loge la trace de ce qui n’est plus ».

 

Cela faisait des années que je n’avais pas lu Yôko Ogawa, je la lis depuis qu’elle est traduite en français. C’est vraiment avec un plaisir immense que je suis retournée dans son univers.

Claude

 

Première  page.

Par un après-midi de beau temps doux et ensoleillé, si j’ai envie de voir M. Amber, il me suffit de la chercher des yeux au milieu des bancs alignés le longs des arbres qui bordent le jardin sur l’arrière. Il est assis en plein soleil sur celui qui n’est pas ombragé par les branchages. Dos osseux arrondi, tête légèrement penchée, il reste immobile, son œil gauche orienté  vers la lumière.
De la terrasse du salon je promène mon regard sur le jardin et lorsque mes yeux s’arrêtent sur sa silhouette, j’avance et m’approche doucement.
-Bonjour.
-Ah, c’est vous. Vous allez bien ?
-Oui.
Je m’assieds du côté de son œil droit.
Il n’a qu’un filet de voix. Qu’il soit surpris, en colère ou qu’il éclate de rire, il ne produit qu’un semblant de murmure. Quand il a affaire à une personne éloignée, il attend patiemment qu’elle s’approche.
Ceux qui l’on découvert ont tout d’abord ressenti une singularité dans l’émission de sa voix, si bien qu’ils lui ont fait faire des exercices auprès d’un spécialiste, mais un jour quelqu’un a fait courir le bruit que son état était irréversible.

Instantanés d’Ambre de Yôko Ogawa, traduit du japonais par Rose-Marie Makino-Fayolle. Editions Babel.

 

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