Le Temps

Ana Maria Matute
traduction de Jean-Francis Reille

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Le livre comporte 13 nouvelles formidables, qui retracent des bouts de vie. Mais surtout, elles décrivent chacune à leur manière, la solitude. Pas cette solitude qui nous titille de temps en temps pour une raison ou une autre, juste comme ça. Non, la solitude dont je vous parle c’est celle que nous avons tous au fond de nous, celle qui y est ancrée profondément, celle que personne ne peut atteindre, celle qui est là, même si vous êtes bien entouré… Celle qui surgit en cas de malheur, ou certainement quand on est face à notre mort.

Ana Maria Matute a une façon particulière de nous faire entrer dans ces univers (ceux de ses nouvelles) et de nous faire ressentir si violemment les sentiments des personnages. Les mots sont forts et les histoires variées, colorées, cruelles. Il y a ces deux enfants qui se retrouvent, cet homme qui doit partir à la guerre le lendemain, cet autre qui explique pourquoi il boit, cet enfant à qui on donne un agneau etc. Je crois que je suis incapable de dire ma préférée, car à chaque nouvelle lecture je me disais « c’est celle-ci » !!!

Il est dit sur la 4ème de couverture que le thème récurrent du livre est le temps (titre de la première nouvelle) on le retrouve obsédant au fil des pages. Je ne suis pas complètement d’accord, dès la première nouvelle la solitude c’est imposée à moi comme fil conducteur. Bien sûr, le sujet du temps est omniprésent mais je l’ai ressenti moins intensément. En écrivant cela je me dis qu’en fait ils sont indissociables !!!

Première page

Le Temps

Le train faisait son apparition, presque toujours quand on ne s’y attendait pas, à l’un des deux extrémités de la vallée courbe qui enfermait la ville. Le train passait, là-haut, avec un long cri, puis disparaissait derrière les rochers aigus.

     Les maisons commençaient tout contre la voie et descendaient en pente douce, avec des rues étroites et rocailleuses aux murs blanchis à la chaux. Le village, gigantesque faucille de terre, gardait, tout en bas, la marque d’une morsure de la mer : tout l’univers de Pedro. Plus haut, au-delà de la voie, frôlant le ciel, poussaient les oliveraies sombres, où il n’allait jamais.

     Les premiers souvenirs de Pedro arrivaient comme au travers d’un nuage doré. Ils naissaient d’un matin d’hiver, sur le port, dans la brume allumée par le soleil.

     Il devait à peine avoir cinq ans, alors. Sa mère le tenait par la main. Il aimait passer tout au bord du quai, pour voir les cargos et les bateaux, sur le pont desquels, à cette heure-là, les pêcheurs se réunissaient pour déjeuner. Du restaurant voisin on apportait des bols de porcelaine bleue, remplis d’une soupe épaisse et toute fumante. L’air était plein de l’odeur de ce repas,  de celle du goudron et du sel.

Le Temps, Ana Maria Matute, traduit de l’espagnol par Jean-Francis Reille. Éd. Gallimard, l’imaginaire.

Claude