Le mauvais sort
de Beppe Fenoglio

Agostino est le cadet d’une famille très pauvre du Piémont. Il est rare qu’ils mangent à leur faim, aussi, dès ses 17 ans, ses parents le louent dans une ferme. P. 16. Ce fut mon tour d'avoir dix-sept ans et, en dépit de la famine qui régnait à la maison, je pesais soixante-dix kilos, tant mes os étaient gros. Quand je m’endormis ce soir-là, je savais que le lendemain notre père irait au marché de Niella, mais tout seul; si bien que sa voix me fit un choc dans l'obscurité du petit matin! « Agostino, lève-toi et habille-toi en dimanche. » Je ne peux pas assurer que j'ai eu un pressentiment : tout s'est passé comme si j'avais été un agneau au temps de Pâques. Sa paye servira à faire vivre sa famille. Son plus jeune frère, qui est le meilleur à l’école est envoyé au séminaire pour devenir prêtre. P.15 Il est parti au séminaire un samedi matin avec la carriole de Canonica qui allait faire le marché à Alba. Nous l'avons tous embrassé sur les joues avant qu'il ne monte en voiture. Notre mère pleurait, notre père l’engueulait parce qu'elle pleurait et il lui disait « Pauvre idiote, qu’est-ce que tu peux rêver de mieux, quand moi je ne serai plus là, que d'aller vivre avec lui là où il sera curé et d'être sa servante? »  L’aîné quant à lui, restera à la ferme.

Ce sont des années difficiles, même si ses patrons ne sont pas mauvais, et ne font pas trop de différences entre leurs fils et lui. P. 67. On en arrive parfois à un point où on est forcé de se faire des illusions et où on va chercher de l'aide là où il n'y en a pas l'ombre; je veux dire qu'ayant désormais compris que pour Tobia je n'étais qu'une bête de somme avec en plus l'inconvénient de la parole, je guettais l'occasion de me faire bien voir, ou même seulement remarquer, par le maître du Pavaglione, qui lui était encore bien au-dessus de Tobia. Nous suivrons ses servitudes, ses joies (peu nombreuses), ses peurs, ses peines, son amour, ses désillusions. À travers ces quelques saisons de vie, c’est tout le cœur du Piémont de cette époque que nous ressentons, c’est tout l’attachement de l’auteur pour sa région, pour la vie des gens simples qui ont fait le caractère de sa région natale.

Quel beau livre, sensible et, magnifiquement écrit.
Claude

Première page

Il pleuvait sur toutes les Langhe, là-haut à San Benedetto mon père s'offrait sa première eau sous terre.

Il avait passé dans la nuit du jeudi d'avant et on l'a enterré le dimanche entre les deux messes. Encore une chance que mon patron m'ait avancé trois marenghi, autrement dans toute la maison il n'y avait pas de quoi payer les curés et la caisse et le repas pour les parents. La pierre, on la lui mettrait plus tard, quand on pour­rait un peu relever la tête.

Moi j'étais reparti le matin du mercredi, ma mère voulait mettre dans mon balluchon ma part des vête­ments de mon père, mais je lui ai dit de me les garder, que je les prendrais au premier congé que me redon­nerait Tobia.

En attendant, tout en faisant ma route à pied, j’étais calme, apaisé; mon frère Emilio, celui qui étudiait pour être prêtre, aurait été content et rassuré de me savoir aussi résigné. Mais quand du haut de Benevello j’ai vu dans la   basse langa la ferme de Tobia, toute ma résignation m’a lâché.

Le mauvais sort de Beppe Fenoglio, traduit de l’italien par Monique Baccelli. Éd. Cambourakis.

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