Il me reste une toute petite partie pour finir le premier livre, alors en attendant pour patienter voici un nouvel extrait. Claude

Pages 278-279 « Tu es donc resté un enfant juif, étudiant; demanda-t-il de nouveau à Jossele, en reprenant son t­on colérique.
« Je m'y efforce de mon mieux, Rabbi", répond Jossele avec une modestie qui sembla plaire au rabbin, car il rapprocha son siège et s'assit cette fois, en quelque sorte, pour de bon avec nous à table. Puis, examinant mon frère attentivement, mais avec des yeux doux, il demanda : "Quel est ce manuel, dans la poche de ta capote? Et pourquoi ne l'ôtes-tu pas? Il fait assez chaud ici."
 «Jossele se débarrassa docilement de sa cape d'étudiant. Par bonheur, j'eus encore la présence d'esprit de lui arracher l'archet de violoncelle - que Jossele, manifestement, avait gardé tout le temps avec lui - et de cacher sous la table, sur mes genoux, sans me faire remarquer de rabbi Abba. Jusque-là je n'avais plus pensé au rêve du vieillard.
"Ce n'est pas un manuel, Rabbi", dit Jossele, envoyant le volume rejoindre la cape, qu'il avait posée sur la banquette du poële.
"Tu as une belle façon de traiter tes livres!" le gronda le rabbin, dont le regard cessa de pétiller amicalement.
"Ce n'est pas un manuel, pas un livre d'étude, allégua Jossele comme pour s'excuser. C'est juste un livre à lire, comme ça.
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Qu'est-ce que cela veut dire : juste à lire? s'insurgea le rabbin. Qu'est-ce que c'est que cette différence? Un livre est un livre. On le lit, on s'instruit; comme on y a appris quelque chose, on le relit, et l'on voit qu'on a encore beaucoup à en apprendre, et on le lit et on s'instruit sans cesse à nouveau. Où y a-t-il une différence ?

Rabbi, expliqua Jossele, ce livre est un livre juste à lire. Pas un livre d'école. Pas un livre d'étude. J'avais commencé à le lire au lycée et je l'ai emmené pour le terminer dans le train. Quand on a lu une fois ce genre de livre, il peut arriver qu'on le relise de nouveau un jour, si c'est un livre important. Sinon on l'aura lu simplement une fois, pour passer le temps.
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Pour passer le temps? Des livres pour passer le temps, cela existe? Et quand on l'a fini, le livre pour passer le temps, on le jette n'importe où, comme une paire de vieille savates? Un livre ! ... Le fameux livre que ça doit être! Quel sens y a-t-il à lire de tels livres? Et à quoi bon écrire de tels livres? Pour passer le temps? Si on lit pour passer le temps, peut-être qu'on écrit alors aussi pour passer le temps... Qu'y a-t-il dans ce livre?
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Rabbi, tenta d'expliquer Jossele, en prenant un ton grave, Rabbi, ce livre est en vérité un livre important. Il a un sens. Il possède même un sens profond.
- Ça, je te crois, étudiant. Je te crois. Il doit forcément avoir un sens ou un autre. Comment pourrait-on sinon gratter tant de pages, et par-dessus le marché les impri­mer, les relier, les acheter, les vendre? Expose-moi donc, toi l'étudiant, le sens de ce livre. Tu en es capable?
- Certes, Rabbi. Je vais essayer. Bien que la valeur de ce livre ne soit pas tant à rechercher dans la question qu'il pose, que dans la description des personnages, des êtres qui composent l'action..."
« Écartant d'un geste impatient de la main la descrip­tion, les personnages et l'action, le rabbin exigea sèlivre, étudiant! »

 Le Fils du fils prodigue de Soma Morgenstern, traduit de l’allemand par Denis Authier. Éd. Liana Levi.

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