Ouvre les yeux
de Matteo Righetto

Il serait vain de dire que la séparation quel qu’elle soit, la fin d’une vie ou d’un amour ne sont pas des cassures dans nos vies, permanentes ou non. Ce livre est une « marche » vers l’apaisement, dans les deux sens du terme. Un retour dans le passé pour mieux accepter l’inacceptable.

A travers ses deux personnages principaux, Francesca et Luigi, l’auteur nous entraîne avec eux dans l’ascension du Mont Latemar, pour se souvenir des temps heureux avec leur fils Giulio, et essayer de retrouver la force pour continuer.

Ils remontent le temps, de leur rencontre, de leur vie commune, de Giulio jusqu’à ce moment, où ils se retrouvent tous les deux à faire cette ascension douloureuse.

J’émets un petit bémol pour ce livre, que j’ai toutefois dévoré, comme quoi ! Je n’aime pas le style de la narration à la seconde personne du singulier et du pluriel. Il semble que cela soit à la mode, on le voit beaucoup se développer sur les blogs, les gens parlent d’eux en disant « tu ». Peut-être est-ce une nouvelle mode ? Bon, en tout cas, je n’y adhère pas. Heureusement, ce livre est profond, et malgré ce  bémol, il reste fort, il bouleverse, fait réfléchir et ou se souvenir. J’aime la nature, j’habite tout près d’une rivière (à peine 100 mètres), et je trouve que c’est une façon incroyable de se ressourcer. Cet aspect du livre, m’a vraiment séduit. Page 91.Vous ne trouvez pas tout de suite le bon rythme, la respiration profonde ou la régularité de la marche. Mais votre volonté vous fera surmonter les premières difficultés, comme une force invisible vous poussant à vous dépasser. Et à aucun moment vous ne penserez ne pas pouvoir y arriver.

Tu t’arrêteras de temps en temps pour reprendre ton souffle et elle fera de même, en s’arrêtant parfois derrière toi, parfois un peu en avant et de plus en plus souvent à tes côtés. Aucun échange entre vous pour dire la fatigue, pas de paroles d’encouragement non plus. Vous ferez de petites  pauses, le souffle court, le regard voilé, au milieu d’une forêt pleine de vitalité, de sons limpides et nets comme les cris répétés de la fauvette et de la mésange.

Face à cette nature « hostile » ou inhabituelle à leurs quotidiens, aux efforts qu’elle leurs demande, ils se rappelleront, et revivront des instants précieux à deux, malgré tout le passé malheureux qui a balayé les années bonheurs.

Ce que j’aime également dans ce texte, c’est le fait que l’auteur met à nu ses personnages, il n’hésite pas à donner leurs manières différentes de gérer les cassures de leurs vies. Celle d’une femme et celle d’un homme meurtris.

Page 149. Giulio était dans cet état depuis deux ans mais avec sa mort, c’est comme si pour Francesca son propre nom se perdait à jamais quelque part dans l’univers. A l’intérieur d’elle, tout meurt.
Les premiers mois sont insupportables. Comme si elle avait perdu son dernier souffle, elle se sent comme une chose jetée dans un coin, un chiffon tombé par terre dans la boue, un être ignoble qui fait mine d’être lui-même face à sa vie misérable.
Elle ressent une immense fatigue face à l’existence. Elle craint de devenir folle, de finir par sombrer pour de bon dans la folie.
Avec le mort de Giulio, elle a l’impression d’affronter un virage aveugle sur une route inconnue.
A partir de ce jour quelconque et vide de sens, Francesca s’enferme chez elle pendant plusieurs semaines.
Elle se nourrit d’une seule certitude : l’absolue impossibilité d’être comprise.

Page 151.Luigi décide immédiatement de partir et de faire un voyage en Islande, tout seul.
Il y reste deux mois.
Il ne veut pas regarder en lui-même ni mieux se connaître mais seulement rester seul.
Il vit des moments d’accablement, comme si tout se détraquait dans sa tête et dans l’univers et il se met alors à marcher, à voyager, il explore des lieux à la nature encore vierge, âpre et sauvage, en quête de quelque chose qui lui permette de ne plus ressentir, de ne plus  Il ne sait plus qui il est, ce qu’il porte en lui, tout finit par se brouiller.
Plus d’une fois, il se demande quand il va finir par se réveiller.
Il comprend qu’il n’est rien, si ce n’est l’ombre d’une ombre.
Pendant ces sombres journées, pendant toutes ces semaines, pendant ces premiers mois, il a l’impression d’exister sans être là, comme le vide.
Mais il est sûr d’une chose : au-delà de ses rêves et de ses délires, Giulio a finalement pu reconquérir sa dignité et sa liberté.

Il y a une phrase au début de ce livre de Bernard de Clairvaux qui m’a je pense décider à craquer pour ce livre ! Tu trouveras plus dans les forêts que dans les livres. Les arbres, les rochers t’enseigneront les choses qu’aucun maître ne te dira.

Claude

Ouvre les yeux de Matteo Righetto, traduit de l’italien par Anne-Laure Gonin-Marquer. Ed. La dernière goutte.

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