Nos âmes la nuit
de Kent Haruf

Je suis gâtée en ce moment, je viens de terminer 3 beaux livres, que je n’avais absolument pas envie de quitter.

Je vais donc commencer par celui de Kent Haruf. Je me suis laissée bercer par l’histoire et maintenant que le livre est terminé, je me sens un peu songeuse. J’ai aimé ces quelques heures en compagnie des personnages et les questions qu’ils évoquent.

Addie est veuve depuis de nombreuses années, son fils vit à Denver avec sa famille, elle les voit rarement. Elle vit à Holt, une petite ville typiquement américaine. Les journées passent, mais les nuits sont difficiles, et pendant ces moments la solitude lui est insupportable. Aussi un jour, elle va frapper à la porte de Louis. Il habite tout près de chez elle. Page 10.

-   Vous vous demandez sans doute ce que je fabrique ici, dit-elle.
-   Eh bien, je ne pense pas que vous soyez venue me dire que j’ai une jolie maison.
-   Non. Je veux vous proposer quelque chose.
-   Ah ?
-   Oui. Une sorte de demande.
-   D’accord.
-   Pas en mariage, dit-elle.
-   Je ne l’avais pas compris comme ça.
-   Mais pas si éloignée, en fait. Je ne sais pas si je vais oser. J’ai un peu le trac maintenant. Elle eut un petit rire. Comme pour un mariage, décidément.
-   Quoi donc ?
-   Le trac.
-   Ça arrive.
-   Oui. Bon, je me lance.
-   J’écoute, dit Louis.
-   Je me demandais si vous accepteriez de venir chez moi de temps en temps pour dormir avec moi.
-   Quoi ? Qu’entendez-vous par là ?
-   J’entends par là que nous sommes seuls tous les deux. Ça fait trop longtemps que nous sommes sans personne. Des années. La compagnie me manque. A vous aussi, sans doute. Je me demandais si vous accepteriez de venir dormir avec moi certaines nuits. Discuter.

Louis abasourdi sur le moment, va rejoindre Addie, et ils passent une partie de certaines nuits, à se parler allongés l’un à côté de l’autre. Peu à peu, ils se rendent compte que leurs vies s’allègent, ils se retrouvent le soir, ils parlent un moment, ils se racontent et s’endorment. Ils ne se cachent pas, la petite ville cancane, mais ils ne s’en préoccupent pas, et la ville ainsi que la fille de Louis finissent pas accepter. Page 60. Un soir de juin, Louis dit : J’ai eu une idée aujourd’hui. Vous voulez l’entendre ?
-   Bien sûr.
-   Bon, je vous ai parlé de Dorlan Becker à la boulangerie et de sa remarque sur nous, et je vous ai parlé des anciennes camarades de lycée de Holly qui lui ont téléphoné.
-   Oui, et moi je vous ai raconté l’épicerie avec Ruth, et ce que la caissière a dit. Et la réplique de Ruth.
-   Alors voilà mon idée. On va faire de nécessité vertu. Allons en ville en pleine journée, déjeunons au Holt Café, descendons la grande rue, prenons notre temps et amusons-nous.
-   Quand voulez-vous faire ça ?
-   Ce samedi à midi quand il y a le plus de monde au café.
-   D’accord. Je serai prête.
-   Je passerai vous prendre.
-   Peut-être même que je mettrai une tenue bien colorée et bien tape-à-l’œil.
-   Exactement, dit Louis. Et moi une chemise rouge.


Un jour le fils d’Addie vient lui déposer son fils de 6 ans pour les vacances. Leur complicité s’en voit renforcé, ils prennent le temps, la vie est paisible et leur histoire naturelle, vraie et sans contrainte.

Page 112. Elle aida Jamie à se glisser dans le sac de couchage, Bonnie couchée sur l’oreiller près de lui.
-   Vous serez où ?
-   On dormira là, juste à côté de toi.
-   Toute la nuit ?
-   Oui.
Le garçon s’endormit et Louis et Addie réintégrèrent la tente au bout d’une heure, se déshabillèrent, s’allongèrent, se tinrent les mains et contemplèrent les étoiles par la fenêtre à mailles. Flottait autour d’eux une piquante odeur de conifères.
-   Si ce n’est pas le bonheur, dit-elle.

Ils se rendent compte qu’ils n’ont jamais été aussi heureux, qu’ils n’ont jamais aimé aussi librement, dans une osmose parfaite. Mais, après avoir récupéré le petit garçon, Gene le fils d’Addie commence son odieux chantage. A ce moment le livre devient difficile. De quel droit des enfants peuvent-ils se mêler de la vie de leurs parents ? Jusqu’où peuvent-ils aller ? Le chantage aux petits enfants est odieux ! Comment peut-on se permettre d’interdire à une personne d’aimer, tout cela parce qu’elle n’a plus 20 ans ?!!! Je résumerai en disant que je trouve que la « dictature » des enfants est intolérable.

Le débat est très habilement amené, c’est vraiment bien fait. Je ne connaissais pas l’auteur, j’ai beaucoup aimé le fait que sans en avoir l’air, il a construit cette très  belle histoire d’amour qui réunit deux solitudes. Il a su restituer une atmosphère paisible, sereine et lumineuse jusqu’au moment où le fils croit pouvoir gérer la vie de sa mère.

Ce livre est comme il y est écrit en quatrième de couverture : « une célébration de la joie, de la tendresse et de la liberté. De l’âge, aussi, qui devrait permettre de s’affranchir des conventions, pour être heureux, tout simplement. »

Je vais continuer à lire Kent Haruf, pour voir si son écriture continue à me transporter.

Claude

Première  page.

Et puis, il y eut le jour où Addie Moore rendit visite à Louis Waters. C’était un soir de mai juste avant qu’il fasse complètement nuit.

Ils habitaient à un pâté de maison l’un de l’autre dans Cedar Street, le plus vieux quartier de la ville, où des ormes, des micocouliers et un érable solitaire poussaient le long du trottoir en bordure des pelouses vertes qui s’étendaient jusqu’aux bâtisses à deux étages.

Nos âmes la nuit, de Kent Haruf, traduit de l’américain par Anouk Neuhoff. Editions Pavillon – Robert Laffont.

 

9782221187845