Le pavillon de thé
de Richard Colasse

J’attends toujours avec beaucoup d’impatience la sortie des livres de Richard Colasse, et je ne suis jamais déçue. J’aime l’écriture de cet écrivain, sa sensibilité, sa façon de nous faire voyager dans le japon d’hier et d’aujourd’hui et j’aime ses histoires. Ses livres sont passionnants.

Le pavillon de thé, est donc son dernier ouvrage. Il commence en 1986, R. est en train d’exécuter la cérémonie du thé, dans son pavillon. Première page.
Nuit du 5 au 6 janvier 1986
L’eau chuinte doucement dans la bouilloire.

Une volute s’en échappe, juste un souffle dans l’air glacé. Elle s’enroule et se déroule en formes compliquées jusqu’au plafond, formant d’éphémères sutras. Le tintement du petit lingot de fonte dans la bouilloire est à peine perceptible. Des braises palpitent au fond de l’âtre. La senteur poudreuse des pétales fanés de neriko (boules d’encens aromatique) flotte dans la pièce.

Toute à l’heure, il a posé deux boules d’encens sur la cendre, une au centre du foyer pour qu’elle libère son parfum, l’autre à côté des morceaux de charbon qu’il a ajoutés avant d’officier.

C’est un français arrivé 20 ans auparavant au Japon en tant que jeune diplomate. A cette époque, il découvre la cérémonie ancestrale de la voie du thé. Il en sera subjugué, et sa vie changée. Il s’inscrira aux cours de grands maîtres, et pendant deux décennies, il essaiera de « maîtriser » cet exercice, qui requiert patience, exactitude, perfection. Il deviendra si passionné qu’il ira jusqu’à construire un pavillon destiné à la pratique de la cérémonie du thé, avec toutes ces règles d’aménagement. Ce lieu culte sera pour lui, pour plusieurs raisons, l’endroit le plus important de sa vie. A la même époque, dans les années 1965, il avait rencontré pendant un cours, une jeune femme. Mariko. Il en était immédiatement tombé amoureux. Page 79. 12 Août 1968. En longeant l’eau glauque de l’étang, il tenta de se raisonner. Cette attraction brutale avait quelque  chose de diabolique. Cette jeune femme était inaccessible. Sa voisine avait raison. Elle était trop haut placée dans cette société, les Japonais eux-mêmes l’admettaient. La destruction de la féodalité de l’ère Meiji puis la démocratisation à marche forcée imposée au pays par Douglas MacArthur à la fin de la guerre n’y pouvaient rien. Entre eux et elle, il y avait un abîme. Quant à lui, il était un paria, un yabanjin, moins qu’un burakumin, ces hors castes intouchables. Rien, absolument rien ne pouvait lui permettre d’imaginer qu’elle ai pour lui autre chose que le regard indifférent qu’on pose sur un insecte qui traverse une pelouse. Leur monde était trop éloigné l’un de l’autre pour qu’ils puissent se croiser ailleurs que dans ce pavillon de thé, où le déroulement immuable des cours prévenait tout  autre contact que leur présence sur les tatamis.

Certes, il venait d’être victime de ce fameux coup de foudre auquel il ne croyait pas. Il espéra que cela lui passerait, comme un mal de dents. Que cela lui laisserait une vague sensation d’engourdissement qui irait en s’estompant avec le temps.

Mariko était une descendante d’une prestigieuse lignée de samouraïs, qui la rendait inaccessible à toutes personnes ne correspondants pas à son monde.

Pourtant, ils s’aimeront. En cachette, ils vivront une belle histoire d’amour sur fond de cérémonie du thé. Elle lui fera découvrir, un côté de sa personnalité qu’il ne pensait pas être.  Page 120.1968. Toujours, il la raccompagnait avec sa voiture. Il se garait dans des ruelles tranquilles. Avant de monter, il la prenait dans ses bras, elle s’y blottissait. Il brûlait de prendre son visage entre ses mains et de l’embrasser, mais une pudeur inconnue l’en empêchait. Il était en paix, à la sentir respirer, frissonner, à écouter les battements de son cœur, à percevoir la pulsation de sa tempe contre la sienne. Ils restaient enlacés, jusqu’à ce qu’un bruit de pas ou les phares d’une automobile les dérangent. Alors, il ouvrait la portière de son véhicule, elle montait dedans et il la raccompagnait chez elle.

Pendant qu’il conduisait, elle le regardait sans parler. Aux feux rouges, quand il tournait son visage vers elle, il lui semblait qu’elle rougissait de l’avoir ainsi fixé et elle se détournait avec pudeur. Trente minutes plus tôt elle se laissait étroitement enlacer, et là, elle manifestait une timidité extrême. Il était dérouté et charmé et n’osait briser le silence. Etrangement, il y avait de l’harmonie dans cette intimité craintive. C’était comme apprivoiser un animal à la fois apeuré et curieux. Leur animal à eux était ce sentiment qui soudait leurs cœurs à leur corps défendant.

Et cet amour désincarné, sans précipitation, tout de lenteur et douceur, lui plaisait. Non pas qu’il n’éprouvât pas de désir pour Mariko.

Mais il apprit à attendre. Et c’est à ce moment-là qu’il décida pour tromper son impatience de construire ce pavillon de thé dont il rêvait depuis si longtemps dans son jardin.

Un jour pourtant, Mariko a soudainement disparu. D’importantes enquêtes ont été menées, mais personne n’a pensé à lui poser des questions, il n’était qu’un élève.

Aussi, en ce jour de 1986, où il effectue pour la dernière fois la cérémonie du thé dans son pavillon, le passé lui revient. Toutes ces années, il ne l’a jamais quitté. A la veille de la destruction de son pavillon, que la mafia japonaise veut récupérer pour le détruire, il reproduit fidèlement les gestes qu’il a appris tout au long de ces années d’apprentissage. Il reproduit scrupuleusement l’un après l’autre les gestes qui lui sont si chers et qu’il a tant travailler pour approcher la perfection.

Fabuleux livre, comme avec les précédents, il est cruel de devoir le poser ! La cérémonie du thé est si bien décrite et détaillée que l’on retient son souffle pour ne pas faire de bruit, nous sommes devenus spectateur de ce moment si particuliers et codé. Moment où la recherche de la perfection est absolue.

Richard Colasse fait se rencontrer l’Orient et l’Occident. Cela renforce encore plus la dualité à laquelle les japonais sont exposés. Le double visage d’un peuple tiraillé entre le poids du passé, et les avancées du monde moderne. Le poids de la famille et « des lois » ancestrales sont immenses pour les jeunes générations, assez inimaginables pour nous, occidentaux.

Au fil du livre, les années 1960 et 1980 se succèdent. Les différences de nos mondes s’en trouvent renforcées, et cela nous permet de rentrer lentement mais complètement dans l’histoire de R.

Je terminerai ce billet par la dédicace de Richard Colasse : A l’insondable beauté du Japon que ses hommes politiques s’évertuent avec constance à détruire.

Claude

Le pavillon de thé, de Richard Colasse. Ed. Seuil.

 

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