Lucy
de William Trevor

Lucy est un enchantement pour la lectrice que je suis. C’est extrêmement bien écrit et je me suis vraiment régalée. William Trevor « déplie avec grâce » un minuscule territoire. Les objets, le jardin… tout est en ordre, tout semble prêt à attendre…

Mais commençons par le début. La famille Gault, d’origine anglaise vit en Irlande depuis 3 générations. A la fin de la guerre d’indépendance, le 21 juin 1921, la maison a déjà perdu son train d’antan, mais la vie devient difficile. Cette famille anglo-irlandaise, est d’autant plus menacée par les activistes, que la femme d’Evrard Gault est anglaise.
Ce soir du 21 juin 1921, un coup de feu éclate dans le jardin, c’est la fin de la sérénité. Héloïse Gault décide qu’ils partiront s’installer en Angleterre en laissant le domaine tant que les choses n’auront pas changé.
Mais leur fille, Lucy, de 8 ans, ne veut pas quitter le domaine, et décide de s’enfuir…
Pages 116-117 Tandis que Lahardane était en proie à la force brute du désordre, le récit de l’événement qui l’avait si dramatiquement déclenché dans une demeure de campagne avait fini par trouver place parmi les histoires des Trouble qui se racontaient dans le voisinage, à Kilauran, Clashmore, Ringville, et dans les rues d’Enniseala. Le drame qu’une enfant avait attiré sur sa propre tête, et sa vie depuis lors, fournissait un sujet de conversation, et les étrangers croyaient y voir la manière même des légendes. Ceux qui visitaient les plages et cette côte tranquille écoutaient et restaient stupéfaits. Les représentants de commerce qui prenaient commande de leurs marchandises au comptoir des commerçants colportaient l’histoire jusque dans des villes éloignées. Dans les bars à l’arrière des salles d pub, aux tables où l’on prenait le thé et à celles où l’on jouaient aux cartes, la conversation était stimulée par le récit de ce qui s’était passé.

Je ne pense pas qu’il faille raconter plus de ce sublime roman, c’est si beau qu’il ne faut rien dire qui puisse réduire l’attente, ni découvrir quoique ce soit que « l’auteur a magnifiquement broder à petits points. »

« Lucy, ses parents, Horahan sont des marginaux, des héros de la solitude, et pourtant le roman de Trévor touche à l’universel. Leurs mélopées isolées résonnent dans nos cœurs, ce roman est un chant de l’intime. Une communion des peines autour d’une voix. » Carole Martinez.

C’est aussi empreint d’une grande tristesse.

Claude 

Première page
La nuit du vingt et un juin dix-neuf-cent vingt et un, le capitaine Everard Gault blessa le garçon à l’épaule gauche. Visant dans le noir, au-dessus des têtes des intrus, il tira un seul coup d’une fenêtre du haut, puis regarda déguerpir les trois silhouettes, le blessé aidé par ses compagnons.

Ils étaient venus incendier la maison. Leur visite était attendue car il y en avait déjà eu une : ils étaient arrivés plus tard, l’autre fois, juste après une heure du matin. Les chiens de berger les avaient mis en fuite, mais la semaine n’était pas écoulée que les bêtes gisaient empoisonnées dans la cour : le capitaine Gault avait compris que les intrus seraient de retour. « On est débordé à la caserne, monsieur, avait déclaré l’inspecteur principal Talty qui avait fait le déplacement d’Enniseala. Oh, débordés comme c’est pas Dieu possible ! » Lahardane n’était pas la seule maison menacée : chaque semaine, il y en avait une qui partait en fumée, malgré les efforts des policiers pour se déployer.

Lucy de William Trevor, traduit de l’anglais (Irlande) par Katia Holmes, préface de Carole Martinez. Editions Phébus.

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