Une saison à Venise
de Wlodzimierz Odojewski

 

Marek rêve de voir Venise. Sa mère y a séjourné plusieurs fois, dont une fois avec son frère aîné ! Cette année, elle lui a promis qu’ils iraient tous les deux, qu’il verrait Venise. Mais, nous sommes en 1939, en Pologne…

Les vacances de Marek sont annulées, il est envoyé à la campagne chez sa tante Weronika où le reste de la famille arrive progressivement sans que Marek ne comprenne vraiment pourquoi.

Page 21-22. Tante Weronika était tout simplement formidable ! Son opinion à lui, Marek, était partagé par tante Barbara, la plus jeune des sœurs, qui passait à P. presque chaque été et qui était, elle aussi, formidable. Même tante Klaudyna émit à plusieurs reprises une opinion similaire, alors que maman et papa s’entêtaient à penser qu’elle (tante Klaudyna, s’entend) était encore bien plus folle que tante Weronika, mais il accordait plus d’importance à l’opinion de tante Barbara qu’à celle de tante Klaudyna, car d’après grand-père celle-ci avait « la cuisse légère » (il ne décrypta pas aussi vite cette expression que celle de « main légère », mais cela voulait sûrement dire qu’elle n’était pas tout à fait sans reproche), en revanche, l’opinion de sa cousine Karolina, la fille de tante Klaudyna, que sa mère emmenait souvent à P., comptait énormément pour lui, et Karolina estimait que tante  Weronika était tout simplement un ange incarné, pour donner le change, en un être portant une jupe trop large et des godillots de paysan.
Il semble à Marek qu’on lui cache quelque chose, que des silences se créent lorsqu’il arrive dans une pièce. Page 50. Le soir sur la terrasse, il écouta à nouveau les conversations des tantes Weronika et Barbara qui parlaient de la guerre et se demandaient si elle aurait lieu. Le bruit d’une machine à écrire sur laquelle on tapait énergiquement s’échappait par les fenêtres éclairées et grandes ouvertes du premier étage… … maman travaillait activement au cycle d’exposés qu’elle devait présenter durant la première décade de septembre et, pour la première fois, il réfléchit aux propos de ses tantes. La guerre ? Il était souvent tombé sur ce mot dans les livres. Sans pouvoir pour l’instant le transposer en images réelles.
Lorsque la guerre est déclarée, sa mère doit partir.  Page 54. C’est seulement le lendemain que tante Barbara lui expliqua clairement ce que signifiait le mot mobilisation, précisant que les membres de la « Croix Blanches » recevaient également des ordres de route, mais il ne parvenait pas à comprendre en quoi cela concernait maman.
Un jour, en essayant d’attraper un chat qui s’était réfugié dans l’immense cave de la maison, il découvre qu’elle est inondée, qu’il a découvert une source. Pages 61-62. Elle descendit le rejoindre et dit : « Toujours à te vanter… » en fronçant les sourcils avec incrédulité, et comme il voyait à son regard qu’elle ne l’avait pas compris, il lui raconta tout en détail ; se tenant comme hypnotisée au-dessus de l’endroit où l’eau jaillissait sous le pavage de pierre qui recouvrait le sol pour se transformer en une flaque de plus en plus grande, elle resta longtemps coite avant de se pencher, de plonger les deux mains dans l’eau en remuant ses doigts comme si elle effleurait un instrument de musique, et finit par dire : « C’est de la magie, ou quoi ? »

La cave à partir de ce moment devient le temps de cet été 39, le terrain de jeu des enfants et des grands. Tante Barbara imagine avec des tables un espace où se poser, des tonneaux pour « voyager », elle fait même descendre le piano.

Et dehors, dans la rue, les réfugiés, les soldats blessés passent devant la maison. Les allemands ont envahie la Pologne…

Même si  les enfants ne sont pas dupes de ce qui se passent en dehors de la maison, les tantes ont su les épargner le temps d’un été avec cette « petite Venise ».

Ce livre est une perle (pour moi). L’auteur de ce court roman arrive à restituer ce don de l’enfance qui gomme le danger pour recréer un rêve bien plus agréable que la réalité.
Les adultes jouent le jeu des enfants et vis versa. Il n’y a aucune naïveté dans ce livre, et cela n’empêche pas de rire, d’être horrifié, d’imaginer nous aussi cette cave, tout comme les gens qui défilent dans la rue.

Comme l’écrit Dominique Aussenac (Matricule des Anges) « Il y a du Grand Meaulnes dans ce roman. Un roman plus solaire, plus lumineux qui offre des moments de grâce, de poésie, de beauté avec des rires, des cris, des concentrés de vie, d’énergie vitale et la fausse insouciance de l’enfance. »

Claude

Première page

Il se demande quand il a entendu parler de Venise pour la première fois. Et il constate, perplexe, qu’il n’a jamais réussi à le savoir. Pas plus maintenant que le jour où il a apprit qu’il n’irait pas à Venise, alors qu’il n’avait pas tout à fait dix ans. Il lui semble pourtant que la mention de cette ville émerge des limbes de son enfance, peut-être même d’une époque où il n’avait guère plus de deux ans ou deux ans et demi. Sa famille avait encore beaucoup d’argent et il arrivait fréquemment à l’un ou l’autre de ses membres d’entreprendre quelque périple à la mode ou voyage de santé. Maman passa à Venise une partie de l’été où lui, Marek, franchissait le cap de ses dix-huit-mois et, paraît-il, il se révoltait contre cette séparation aussi cruelle qu’incompréhensible par des hurlements que sa nounou, dont il garde toujours en mémoire le visage large et charnu (à demi enfoui dans les brumes du sommeil, toutefois), apaisait en lui racontant des histoires sur la « ville qui flotte ».

Une saison à  Venise de Wlodzimierz Odojewski, traduit du polonais par Agnès Wisniewski et Charles Zaremba. Editions Rivages.

 

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