sylvia_plath_ted

Chaucer
de Ted Hughes

« Lorsque Avril, de ses averses au doux parfum,
A percé la sécheresse de Mars jusqu’à la racine… »
Ta voix haut perchée, et toi perchée sur un échalier,
Te balançant,
Les bras levés pour garder l’équilibre, et aussi tenir la bride
À l’attention fatiguée de ton auditoire improvisée -
Tu déclamais Chaucer
Devant une assemblée de vaches. Et le ciel de printemps
En avait fini
Avec son linge au vent, et l’émeraude toute neuve
Des buissons de baies, aubépines rouges, aubépines noires.
Et l’une de ces rasades de champagne
Que tu avalais à toute allure, comme de l’esprit pur.
Ta voix s’étendait jusqu’aux champs du côté de Grantchester.
Elle devait résonner comme une voix perdue. Mais les vaches
Ont regardé, se sont approchées : elles appréciaient Chaucer.
Tu as continué, encore et encore.
Tu avais devant toi de bonnes raisons
De réciter Chaucer. Bientôt ce fut le tour de la Commère de Bath,
Ton personnage préféré de toute la littérature.
Tu étais transportée. Et les vaches, fascinées.
Elles se sont mises en cercle, se bousculant
Pour mieux voir ton visage, poussant de temps à autre
Un grognement admiratif, leur attention ébahie,
Orientant leurs oreilles pour capter chaque modulation,
Laissant respectueusement deux mètres de distance
Entre elle et toi. Tu n’arrivais pas à y croire.
Impossible pour toi de t’arrêter. Que se passerait-il
Si jamais tu arrêtais ? Est-ce qu’elles t’attaqueraient,
Effrayées par le choc du silence, ou pour en réclamer encore - ?
Tu étais donc obligée de continuer. Tu as continué -
Et vingt vaches sont restées avec toi, hypnotisées.
Comment t’es-tu arrêtée ? Je ne m’en souviens pas.
J’imagine qu’elles ont fini par reculer -
Roulant des yeux – comme si on les éloignait de leur fourrage.
J’imagine que je les ai chassées. Mais
Ton interprétation sostenuto de Chaucer
Déjà était irrévocable. Les instants suivants
N’ont pu se faire une place dans mon attention trop pleine,
Ils ont été obligés de faire demi-tour, retourner dans l’oubli.

Birthay Letters, de Ted Hughes, traduit de l’anglais par Sylvie Doizelet.  Éditions Gallimard.
Un rêve : pages 63/64.

Claude