L’ancêtre
de Juan José Saer
 

Ce n’est pas dans mes habitudes de recopier la quatrième de couverture, car je préfère faire mes billets avec mes propres mots. Mais pour ce billet je vais faire une exception. En effet, j’adore leur façon de parler de l’histoire. J’avais écrit quelque chose, mais j’étais bien trop dans le détail, et ce n’est pas ce qu’il faut pour ce livre. L’éditeur dit tout ce qu’il faut, c’est tout ce que je savais et j’en suis heureuse. Je suis chanceuse en ce moment, je suis encore tombée sur une perle !!!

Ce qui est dit sur la quatrième de couverture : L’ancêtre est un roman inspiré d’une histoire réelle. En 1515, trois navires quittent l’Espagne en direction du Rio de la Plata, vaste estuaire à la conjonction des fleuves Paraná et Uruguay. À peine débarqué à terre, le capitaine et les quelques hommes qui l’accompagnent sont massacrés par des Indiens. Seul un mousse en réchappe. Fait prisonnier, il n’est rendu à son monde que dix ans plus tard, à l’occasion du passage d’une autre expédition. De ce fait historique, Juan José Saer tire une fable d’une écriture éblouissante.

Nous suivons tout le long du livre le mousse, avant, pendant et après sa captivité. Arrivé à la fin de sa vie, il écrit ses mémoires pour que vivent ses souvenirs, pour que sa descendance n’oublie jamais.

Page 18. Plus d’une fois, leur seule déclaration d’amour fut de me mettre un couteau sur la gorge. Il fallait choisir, sans autre possibilité, entre l’honneur et la vie. Je fus deux ou trois fois sur le point de me plaindre au capitaine mais les menaces décidées de mes prétendants m’en dissuadèrent. Finalement j’optai pour le consentement et l’intrigue, cherchant la protection des plus forts et essayant de tirer avantage de la situation. Mon commerce avec les femmes du port  m’y fut finalement de quelque utilité. Avec une intuition d’enfant, je m’étais aperçu, en les regardant faire, que se vendre n’était pour elles qu’une façon de survivre et que, dans leur façon d’agir, l’honneur se voyait éclipsé par la stratégie. Les questions de goût personnel étaient tout aussi superflues. Le vice fondamental des êtres humains est de vouloir, contre vents et marées, rester vivants et en bonne santé et de chercher à tout prix à actualiser les représentations de l’espoir.

Page 89. Les jours passant, cette douceur commença cependant à se fissurer. Nous entrions dans l’été comme dans une maison de feu et nous tournions, étourdis et perdus, dans la lumière blanche. L’ombre poisseuse des arbres ne nous protégeait plus. Seul le lever du jour atténuait un peu la chaleur car la première lumière de l’aurore dispensait déjà une ardeur qui ne se dissipait que très tard dans la nuit. La tribu s’agitait en un rêve inquiet. Pendant ces derniers mois, les Indiens s’étaient couchés de bonne heure afin de se lever dès l’aube, frais et dispos. La nuit, il n’y avait pas une âme visible dans le village : un silence pacifique régnait, sans autre interruption que les cris des oiseaux nocturnes. Avec les grandes chaleurs, cette discipline spontanée se relâcha. Je l’attribuai au début à ce soleil aride qui montait, constant, abrutissant, dans le ciel sans limites, mais je compris peu à peu que l’année qui passait ramenait avec elle, d’un fond noir inconnu, comme la fin du jour la fièvre dans les entrailles du moribond, une foule de choses à demi oubliées, à demi enterrées, dont la persistance et même l’existence nous paraissent improbables mais qui, lorsqu’elles réapparaissent, nous démontrent, par leur présence péremptoire, qu’elles n’ont jamais cessé d’être la seule réalité de nos vies. De la même façon, le grand fleuve, paisible pendant des mois, montre avec les détritus, des bêtes inconnues et une violence graduelle sa force véritable pendant la crue.

Page 139. Une fois revenu de ces pays, j’eus pendant des années la tentation, lorsque je me trouvais à proximité des ports, d’interroger les marins de retour des Indes afin de surprendre dans leurs récits confus des détails qui m’eussent donné quelques indices sur le destin de la tribu. Mais pour ces marins, tous les Indiens étaient semblables et ils ne pouvaient pas, comme moi, faire la différence entre les tribus, les régions, les noms. Ils ignoraient que sur quelques lieux vivaient, juxtaposées, plusieurs tribus différentes et que chacune d’elles était non pas un simple groupe humain ou une prolongation numérique d’un groupe voisin mais un monde autonome avec ses lois propres, son langage, ses coutumes, ses croyances, vivant dans une dimension impénétrable aux étrangers. Ce n’étaient pas seulement les hommes qui étaient différents, mais l’espace, le temps, l’eau, les plantes, le soleil, la lune, les étoiles. Chaque tribu vivait dans un univers singulier, infini et unique qui ne recoupait aucunement celui des tribus voisines.

L’ancêtre de Juan Jose Saer, traduit de l’espagnol (Argentine) par Laure Bataillon, et suivi d’une postface d’Alberto Manguel. Ed. Le Tripode.

 

Je pense que pour apprécier véritablement le livre, il ne faut pas en savoir plus. Les doigts me brûlent d’en écrire davantage, mais bon, je préfère vous laisser lire des passages pour que vous goûtiez à cette très belle prose, c’est un délice tout au long du livre. Ça fait un bien fou de lire un aussi beau roman.

Le livre a été édité la première fois en français en 1987, le livre était épuisé depuis des années, malgré la renommée de Juan José Suar, et le talent de la traductrice : Laure Bataillon. Note éditeur « …Il faut insister sur la prouesse de cette dernière ; son texte, qui est ici repris sans aucune modification, est un exemple sidérant de grâce, de symbiose entre un auteur et son traducteur. »

Claude

                       

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