Le contraire de la mort
de Roberto Saviano

Le recueil est constitué de deux nouvelles.

Le contraire de la mort
retour de Kaboul

Maria pense à l’Afghanistan, celle où est parti son presque mari, celle où règne la guerre, la terreur, la mort. Maria ne se mariera jamais avec Enzo, la guerre où  plutôt une mine, où plutôt les deux lui ont pris à jamais.
Elle sait qu’il n’y avait pas d’autre solution que ce départ. N’était-ce pas la seule qui restait à Enzo s’ils voulaient vivre ensemble, n’est-ce pas la seule qui reste aux jeunes du pays ? Page 27. Ici, il n'est presque personne qui n'ait songé une fois au moins à s'enrôler. Pour freiner le désir de s'engager dans l'armée, il n'y a guère qu'un rein en moins, un pied bot ou la rétinite pigmentaire, celle qui condamne à la cécité. Et même dans pareil cas, on dépose sa demande. On essaie. Aux médecins militaires de découvrir ce qui ne va pas. On compte sur une distraction, sur un médecin sourd ou aveugle. Ici, pour rejoindre l'armée, même ceux qui ont une jambe en moins tenteraient leur chance.
Maria a pris le noir comme toutes les femmes de sa famille.Page 33. Parfois, vêtue ainsi, tout de noir, et à d'autres moments coiffée même d'un foulard noir sur la tête, elle fait presque sourire, on dirait qu'elle joue, à l'image de ces petites filles qui mettent les chaussures de leur mère, devant le miroir, et flottent dedans tan­dis que d'immenses colliers autour de leur Petit cou leur tombent jusqu'au nombril. C'est à cela que fait songer Maria, à une caricature de ses grand-mères en deuil perpétuel.

Maria est en colère, elle a envie de hurler, de haïr, elle ne comprend pas. Mais en même temps, comment comprendre la haine des hommes, se besoin de tuer, de posséder ?... Page 69. « C'est étrange, je me suis aperçue que je ne savais pas grand-chose de Enzo. Je n'ai rien parce qu'on ne nous a pas laissé le temps d'avoir des souvenirs, on ne nous a pas laissé le temps d'avoir un passé. On n'avait que ce qu'on vivait, rien d'autre. En me le prenant, on m'a tout pris. Quelqu'un aurait dû me dire que ça marchait de cette manière. Que je n'avais encore rien, mais que je me préparais à avoir quelque chose. Et au moment où j'allais l'obtenir, j'ai tout perdu. »
Page 71.
Je sais d'après les photos qu'il envoyait de Kaboul qu'il aimait les marchés, que pour lui les gens là-bas étaient tout sauf agressifs, il m'écrivait qu'il aimerait m'y emmener un jour, en Afghanistan, et qu'à Kaboul personne n'en pouvait plus, de la guerre, que tout le monde voulait la paix, comme eux. Il écri­vait qu'il n'aurait jamais imaginé découvrir un pays si beau qu'on avait presque envie d'aller y vivre et de maudire ceux qui l'avaient mis dans cet état. Je sais qu'il photographiait les montagnes pour moi. Il me disait qu'il pouvait trouver le silence n'importe où, quand il en avait vraiment marre de tout. Ce qu'il n'arrivait jamais à faire ici, chez lui. Mais il y a beau­coup de choses que je ne sais pas, que je dois encore apprendre, comprendre et découvrir sur lui. »

Le contraire de la mort, Retour de Kaboul, de Roberto Saviano, traduit de l’Italien par Vincent Raynaud. Éd. Bilingue – Pavillon poche, Robert Laffont.

 

LA BAGUE
de Roberto Saviano

Un homme se souvient de sa jeunesse, un jour, il avait invité une jeune femme de la ville à l’accompagner à  un mariage. Il s’était vu lui offrir une bague. Page 83.  Tandis que nous allions à l’église pour la cérémonie de mariage, tout le monde dans le village regardait cette fille. Des regards torves, faits pour aimanter, pour signifier clairement que si l'on n'appartient à personne on peut être la proie de quiconque a décidé de vous posséder. Des regards qui n'entendent pas séduire ni même susciter la curiosité: regarder consti­tue une forme de défoulement, on se contente de pas­ser l'autre au crible, car on sait qu'on peut le faire impunément. Puis, ils exigent une récompense, comme la main cachée par une veste roulée sur le bras effleure un poignet ou un genou dans le bus, parfois de façon plus agressive qu'un attouchement vigoureux et explicite. Des regards qui collaient à sa peau et l'obligeaient à détourner les yeux, à fuir les leurs et à transpirer davantage: comme si la densité des regards resserrait l'espace et absorbait tout l'air à l'intérieur de l'église. Elle n'était le territoire de personne et ne le savait pas, et moi je ne trouvais pas les mots pour lui faire comprendre qu'elle était un territoire. Je suis parvenu à l'entraîner dans un coin de la chapelle. Et je me suis mis à examiner les mains des grand-mères et des tantes, des mères et des sœurs, des cousines et des invitées. Je devais trouver une alliance. Soudain j'ai saisi la main de ma tante, qui s'est étonnée de cet étrange témoignage d'affection, et j'ai entrepris de lui retirer sa bague.

Quelques années plus tard, il la revoit. Elle a une photo de ce mariage. Elle lui montre deux jeunes hommes plein de vie et de joie qui étaient avec eux sur la photo. Elle lui dit qu’ils sont morts et commencent à lui raconter une histoire… mais cette histoire le fâche, elle ne sait rien de ces deux jeunes gens sacrifiés ! Non, ils n’étaient pas mafieux, ils n’étaient rien de tout cela, ils avaient juste décidés de rester du bon côté de la loi, de travailler et de gagner honnêtement leur vie. Ils sont morts inutilement, sacrifiés pour que d’autres puissent continuer à nourrir leurs famille.

La bague, (seconde nouvelle de Le contraire de la mort), de Roberto Saviano, traduit de l’italien par Vincent Raynaud. Éd. Bilingue – Pavillon poche, Robert Laffont.

 

Ces deux histoires sont difficiles, et en même temps merveilleusement écrites.  Je ne ferai pas de longs discours, le mieux est de le lire, les extraits qui sont dans le billet parlent d’eux même. C’est avec autant de pudeur que de force que Roberto Saviano nous révèle la férocité de notre monde et parvient à nous faire voir l’insaisissable. Formidable livre ! C’est la première que je lis Roberto Saviano, j’ai adoré son écriture, il arrive à décrire des événements abominables en faisant chanter les mots !! Et un bravo au traducteur, on les oublie trop souvent.

Claude

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