Une soirée chez Claire

de Gaïto Gazdanov 

Claire est malade. Claire, c’est la femme que le narrateur aime. Un amour, une attirance qui est né bien des années plus tôt en Russie. Jamais à l’époque il n’avait osé se déclarer. Aujourd’hui, réfugié en France, loin des siens et de sa patrie, il l’a retrouve. Toujours cette même femme dynamique, directe et insaisissable. Il est dans son pays, dans sa ville, près d’elle. Et quand après sa longue maladie, Claire lui offre son cœur et ses bras, Nicolaï se souvient.

Il se souvient de son pays, de son père tant aimé, cet homme qui prenait le temps de lui raconter des histoires, et sa mère, un peu distante qu’il apprendra à connaître peu à peu. Page 33. Il fallut quelque temps pour qu'il redevienne lui-même, et qu'il raconte à nouveau, chaque soir, une de ses histoires interminables : la manière dont notre famille naviguait sur un vaisseau dont j'étais le capitaine.
—      Nous ne prendrons pas maman avec nous, Kolia, elle a peur de la mer et ferait perdre leur bonne humeur aux passagers les plus hardis.
—      Entendu, maman n'aura qu'à rester à la maison, acquiesçais-je.
—      Donc, toi et moi nous naviguons sur l'océan Indien. Soudain, la tempête se lève. C'est toi le capitaine, tout le monde s'adresse à toi et te demande ce qu'il faut faire. Tu donnes sereinement tes ordres. Quels ordres, Kolia ?
—      Chaloupes à la mer ! criais-je.
—      Allons, c'est un peu tôt pour mettre les chaloupes à la mer. Non, tu énonces : « Faites force de voiles, et ne craignez rien.»
—      Et ils font force de voiles, enchaînais-je.
—      Exactement, Kolia.

Tout au long de mon enfance, j'étais censé avoir accompli plusieurs voyages autour du monde, découvert une île inconnue dont j'étais devenu le gouverneur, avoir construit une ligne de chemin de fer qui traver­sait la mer afin d'amener maman sur l'île, parce qu'elle avait très peur de l'eau et n'en avait même pas honte.

Il se souvient de ses études chez les cadets, la déchirure qu’il avait ressentie lorsqu’il avait dû quitter sa maison. Jamais non plus, il n’a oublié ses premières rencontres avec Claire. Page 74. Leurs filles étaient laissées à elles-mêmes. L'aînée s'apprêtait à épouser Iourotchka ; Claire, la cadette, portait une attention indifférente à tout le monde ; il n'existait aucune règle, aucune heure fixe pour les repas. À plusieurs reprises, je me rendis dans leur apparte­ment. J'y arrivais directement du terrain de sport, fatigué mais heureux parce que je raccompagnais Claire.

Il gardait marqué en lui, son passage dans l’armée blanche russe, il avait tout quitté ses études, ses amis, il était parti contre l’avis de sa mère et de son oncle tant aimé. Page 112-113. Il entreprit alors de m'exposer son point de vue sur la situation :
— Les catégories sociales (ces termes étaient inattendus, car je ne parvenais pas à désapprendre que Vitali était officier dans un régiment de dragons) sont semblables à des phénomènes subordonnés aux lois de quelque bio­logie immatérielle. Cet état de choses, tout en n'étant pas certain, se révèle souvent lié à différents phéno­mènes sociaux. Ces catégories naissent, se développent puis elles meurent. Ou... non, elles ne meurent pas, elles s'atrophient à la manière des coraux. Te rappelles-tu le processus de formation des îlots de corail?
—     Oui, bien sûr. Je revois leurs sinuosités rouges, entourées par l'écume blanche de la mer, c'est très beau. J'en ai vu un dessin dans un des livres de mon père.
—     Eh bien, ce sont des processus du même ordre qui interviennent en histoire. Une chose s'atrophie, une autre apparaît. Alors voilà, en gros : les blancs ressem­blent à des coraux en train de s'atrophier, des coraux sur les cadavres desquels se développent de nouvelles formations : les rouges, les voilà, les nouvelles for­mations.
—     Bien, admettons qu'il en soit ainsi. N'as-tu pas l'impression, pourtant, que la vérité est du côté des blancs ?
—     La vérité ? Quelle vérité ? (Les yeux de Vitali avaient retrouvé leur habituelle étincelle moqueuse.) En ce sens qu'ils sont dans le vrai en essayant de s'emparer du pouvoir ?
—     Ne serait-ce que pour cela, oui, dis-je tout en pen­sant tout à fait autre chose.
—     Oui, bien sûr. Mais les rouges aussi sont dans le vrai, et les verts aussi, et s'il y avait des oranges et des violets, eh bien eux aussi seraient, d'une certaine façon, dans le vrai.
—     De plus, le front se trouve déjà à Orel, et les troupes de Koltchak approchent de la Volga.
—     Ça ne veut rien dire. Si tu es encore en vie lorsque cet horrible massacre aura cessé, tu pourras lire, dans les ouvrages spécialisés, une description détaillée de la défaite héroïque des blancs et de la victoire fortuite des rouges, si le livre est écrit par un spécialiste proche des blancs, et de la victoire héroïque des travailleurs sur les mercenaires à la solde de la bourgeoisie, si l'au­teur est du côté des rouges.
—     J'irai malgré tout combattre aux côtés des blancs puisqu'ils ont des chances d'être vaincus.
—     C'est du sentimentalisme de lycéen, déclara Vitali, patiemment. Bon, est-ce que je t'explique ce que je crois ? Non pas ce que l'on peut retirer de l'analyse des forces qui régissent les événements actuels, mais mes propres convictions. N'oublie pas que je suis officier et conservateur dans le sens classique du terme, et aussi quelqu'un qui a une conception quasi féodale de l'hon­neur et du droit.
— Et que penses-tu donc ?

Il poussa un soupir.
— La vérité est du côté des rouges.

Lors de la déroute des blancs, Nicolaï s’est enfui de Russie, il est allé à Constantinople, puis en Bulgarie, pour enfin rejoindre Paris, et, Claire. Nikolaï dans son exil pense aux relations privilégiées qu’il avait avec son père et son oncle, il n’oublie pas ce jeune homme sans cesse en quête de son identité qui vivait dans une Russie bouleversée des années 20.

Page 122.
J
e me taisais.
—      Ton père, poursuivit-elle, aurait été très affligé de voir son Nikolaï rejoindre l'armée de ceux qu'il avait détestés tout au long de sa vie.
—      Oncle Vitali m'a dit la même chose. Ce n'est rien, maman, la guerre sera bientôt terminée, et je rentrerai à la maison.
—      Et si on me rapporte ton cadavre ?
—      Non, je sais que je ne serai pas tué.

Debout près de la porte d'entrée, elle me regardait sans rien dire, ouvrant et fermant doucement les yeux, comme on revient à soi après un étourdissement. Je saisis ma valise : une des fermetures accrocha un pan de mon manteau. Quand elle me vit me battre pour la décoincer, elle sourit ; ce fut tellement inattendu — ma mère souriait rarement, même quand les autres riaient, et un pan de manteau coincé n'aurait pas dû suffire à la dérider —, tant d'émotions hantaient ce sourire — le regret, la conscience de l'impossibilité de repousser mon départ, l'intuition de la solitude, le souvenir de la mort de mon père et de mes sœurs, la honte des larmes qui montaient, son amour pour moi, et la longue histoire qui m'avait lié à ma mère depuis ma naissance jusqu'à ce jour —, que Ekaterina Henrikhovna Voro­nine, qui assistait à nos adieux, se prit le visage dans les mains et se mit à pleurer. La porte se referma derrière moi, et je compris que je n'en passerais peut-être plus jamais le seuil, que ma mère ne me bénirait plus comme elle venait de le faire ; je n'eus alors qu'une seule envie, rentrer à la maison, n'aller nulle part ailleurs. Mais il était trop tard ; la minute où j'aurais pu le faire était passée : j'étais déjà à l'extérieur de mon existence.    

Gaïto Gazdanov a écrit un livre admirable, son écriture est remarquable, le style est beau. Je n’avais pas envie de quitter ce roman. L’histoire est en grande partie autobiographique, les réflexions menées sur la quête de son identité et l’exil sont superbes.

Claude

Première page.

Claire était malade. Je passais des soirées entières chez elle, et, en partant, je ratais invariablement le der­nier métropolitain ; je faisais alors à pied le trajet de la rue Raynouard jusqu'à la place Saint-Michel, proche de l'endroit où je vivais. Je longeais l'École militaire d'où s'échappaient le bruit des chaînes entravant les chevaux ainsi qu'une forte odeur de crottin tellement inhabituelle à Paris, j'enfilais ensuite l'étroite et longue rue de Babylone, au bout de laquelle le portrait d'un écrivain célèbre trônait dans la vitrine d'un photo­graphe ; à la lumière incertaine des lointains réverbères, ce visage connu, entièrement composé de plans inclinés, me fixait derrière des lunettes d'écaille à l'européenne, et ses yeux omniscients m'accompagnaient un bon bout de chemin, jusqu'à ce que j'aie traversé l'étincelante bande noire du boulevard Raspail. Je parvenais enfin à mon hôtel. Pressées, des vieilles femmes en guenilles me dépassaient en trottinant de toutes leurs jambes grêles ; sur la Seine, des feux brûlaient et se noyaient dans l'obscurité ; en les contemplant du haut d'un pont, j'avais l'impression de surplomber un port et que la mer était tapissée de navires étrangers qui auraient allumé leurs fanaux.

Une soirée chez Claire de Gaïto Gazdanov, traduit du russe par Françoise Godet-Konovalov et S.C. Éditions Viviane Hamy.

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