La veuve à l’enfant
de Daniel Maggetti

Nous sommes au XIXème siècle, dans un village de Suisse italienne, au fond d’une vallée perdue. Anna Maria est devenue servante par obligation, elle doit trouver de quoi nourrir son petit-fils. Son fils est parti pour l’Australie, sa belle-fille chassée par elle après avoir mis au monde ce petit-fils qui n’est pas vraiment le sien, et ses deux petites-filles sont mariées. Elle se retrouve alors seule avec ce jeune enfant. La vie passe, elle vieillit. Un villageois lui propose alors d’aller travailler chez le nouveau prêtre. Pages 49-50. Quand Ubaldo lui avait proposé, avec moult précautions, de tenir le ménage du nouveau curé, Anna Maria avait senti monter en elle Une bouffée de méfiance. Devenir servante ne lui plaisait guère, et de don Barbisio, pour ce qu'elle en avait aperçu, émanait une arro­gance qui l'indisposait ; pendant la messe de son premier dimanche, qu'il semblait vouloir faire durer le moins possible, mâchant ses mots et abrégeant les chants, le regard qu'il posait sur l'assistance trahissait l'ennui et même le mépris, ce qui n'arrangerait pas son cas auprès des radicaux de la commune, fort peu nom­breux à vrai dire, mais dont les menées contre le Clergé enflaient depuis des lustres. Et il y avait aussi ce physique ingrat mais racé, et ces sou­tanes qui paraissaient neuves et n'avaient rien en commun avec celles, élimées et rapiécées, de don Remigio… Il fallait pourtant qu'elle accepte : depuis que ses petites-filles s'étaient mariées, elle n'avait plus de moyens de gagne de l'argent, car le marché — quatre heures à l'aller, quatre au retour — était au-dessus de ses forces, et Pierino était trop jeune pour qu'elle l'y envoie, qu'est-ce qu'elle lui aurait donné à vendre, d'ailleurs. Elle se rendit donc à la cure comme Ubaldo le lui avait recommandé; tout blasé qu'il était, Don Tommaso était impatient de la voir arriver, son quotidien lui était assez désagréable sans y ajouter encore des corvées rebutantes. Il s'attendait à une commère rou­geaude et trapue, de celles qui, à l'église, chan­taient plus fort que les autres et se ruaient sur l'hostie; il fut décontenancé par cette grande femme ascétique, dont le visage blême aux yeux marron n'était pas, à la manière de celui de Carola par exemple, tout plissé tel une pomme en décembre, mais émacié et structuré de haut en bas par peu de rides profondes, comme sur vies sculptures baroques qu'il avait vues en voyage, songea-t-il. Il se rappela l'avoir aperçue au fond de la nef, près du confession­nal; elle n'avait pas communié, et était sortie à peine le Ite missa est prononcé, tenant par la main un enfant.

Don Tommaso Barbisio est en disgrâce, il a été relégué au village. C’est un homme froid, hautain, qui n’a rien à voir avec « le curé de campagne » habituel. Il se sent perdu, offensé, bien au-dessus de ce petit monde de paysan. Pages 17-18. Mais il avait beau tenter de rapporter à ces jalons anciens ce qu’il avait vu depuis le matin et ce qu’il avait sous les yeux, impossible de trouver une ressemblance ou un quelconque lien qui pût le rassurer. Car il était inutile de se voiler la face : il était inquiet, il avait même un peu peur, bien qu’il rechignât à se l’avouer. Jamais il n’avait imaginé que ce serait comme ça. Il était parti de Novara avec Bertino, qui était à son service depuis longtemps, mais dont on lui avait accordé la présence uniquement à condition qu’il revienne au séminaire une fois l’installation fait : Bertino, par ailleurs, avait été chargé par le recteur de rapporter en détail les caractéristiques de la situation de son maître chez les Suisses, histoire d’être sûrs que, pour un temps, on n’aurait pas à craindre le surgissement de nouvelles affaires déplaisantes. Il avait mérité une punition, c’était incontestable, mais fallait-il vraiment le précipiter dans cet enfer ? Jusqu’au jour avant, lorsqu’ils étaient arrivés à Re, ce qu’il avait aperçu lui avait paru supportable, ils avaient voyagé en char à bancs, il avait même remarqué, dans ses villages traversés, quelques palazzine cossues, des peintures au-dessus des portes, des bâtiments orignaux ; le fond de vallée, plutôt évasé et plat, était riant, les montagnes se détachaient à l’arrière-plan, à la manière d’un décor qui en imposait, mais n’avait rien d’écrasant. À Re même, à cause du miracle de la Vierge ensanglantée, les échoppes à pèlerins étaient certes de petit goût, mais attestaient que le monde civilisé perdurait jusque-là ; ce pressentiment s’était confirmé à la trattoria près de l’église, où ils avaient bien mangé et dont les lits étaient propres. Ils s’étaient levés alors qu’il faisait encore nuit et avaient repris la route, on ne pouvait plus avant qu’à dos de mulet ou de cheval ; c’est qu’après Olgia, alors qu’ils se dirigeaient vers la Ribellasca, qu’il avait commencé à sentir l’épaisseur de l’exil qui l’engloutissait.

Ces deux-là vont se rencontrer, apprendre à se connaître, à s’apprécier. Au fil des pages nous allons découvrir leurs vies, leurs passés, leur entente, tout en découvrant cette belle région et ses coutumes.

L’écriture est travaillée, sobre, des mots italiens se glissent dans les phrases pour leur donner un rythme très sympathique. Quant à l’histoire, elle est formidable. Les caractères rugueux de ces deux êtres sont remarquablement décris, leurs mystères invitent à poursuivre la lecture de ce très beau roman.
Sur la quatrième de couverture, il est dit qu’Anna Maria a réellement existé. Si don Tommaso est une figure entièrement fictive, Anna Maria a existé. Comme son mari, dont les méfaits sont à l'origine d'une légende racontée depuis des géné­rations, elle est sortie d'un arbre généalogique aux branches aussi touffues que celles d'un coudrier jamais taillé, et ses différends avec sa belle-fille ont laissé des traces dans les archives de l'émigration tessinoise en Australie. À la frontière du récit historique et de l'invention romanesque, dans le bruissement de plusieurs langues qui s'entrechoquent, La Veuve à l'enfant met en scène deux personnages énigmatiques et intensément humains, dont la vie sera marquée par la rencontre de l'autre.

Claude

Première page
Les mulets, Anna Maria ne les avait vus que bien après avoir entendu le bruit de leurs sabots sur le chemin, ce matin d'octobre où, très tôt, elle ramassait quelques châtaignes à la Rivöra avant que le village se réveille ; du vol, encore du vol, ronchonnait la Vittoria quand elle la voyait revenir, car à n'importe quelle heure du jour ou de la nuit, elle la voyait revenir, depuis plus de trente ans elle la sur­veillait, comme l'œil de Dieu, Anna Maria, bougonnait l'ennemie, et cesse de dire que tu n'y étais pour rien dans cette histoire, les gens prétendent que tu as déjà payé, mais ce n'est pas assez, tu payeras plus encore. Devant venait une haute bête brune, d'aspect nerveux au pelage lustré; le corps du cavalier était masqué par un ample manteau d'où ne sortaient que les bras et, au-dessus, une tête maigre et chauve surmontée d’un tricorne. Derrière, une mule noire marchait au pas, menée par un petit homme replet dont le paletot jaune moutarde éclatait comme un fruit hors saison dans la brume de ce début d’automne ; fixées au bât au moyen de plusieurs cordes tressées, deux grosses malles de voyage oscillaient au-dessus de l’animal à chacun de ses pas, il avançait avec peine, la charge devait être lourde.

 

La veuve à l’enfant de Daniel Maggetti. Éditions ZOE.

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