La maison dans laquelle
de Mariam Pietrosyan

Ce livre est spécial, incomparable et tout simplement magnifique. C’est ma libraire qui me l’a mis entre les mains, sur la quatrième de couverture il y avait juste d’écrit :

NE PAS FRAPPER,
NE PAS ENTRER.

Ce roman de presque 1000 pages est un bijou. Pendant quelques semaines il a été mon livre de petit déjeuner. Imaginez la durée de mon thé certains matins !!!

Ce roman est l’œuvre d’une vie. C’est à 18 ans que Mariam Pietrosyan a commencé à ébaucher les personnages. Elle l’a écrit en une dizaine d’années, c’est son seul roman. « Tout comme elle dit ne pas vraiment l’avoir écrit mais y avoir vécu, s’y être réfugiée soir après soir, elle ressent un grand vide depuis sa parution ». (Je la comprends, moi aussi !)

La maison est un endroit spécial, où des enfants handicapés sont suivis, vont en classe et. Ils y restent jusque leurs 18 ans. Il y a plusieurs groupes, il  y a une hiérarchie, il y a des chefs. Dans cette maison ils y perdent leurs repères, leurs noms, leurs vies du dehors. Pendant quelques années ils oublient tout, ils vivent une parenthèse, ils s’endurcissent ou s’en vont.

Dans cette maison, le temps ne s’écoule pas comme à l’extérieur. Tout y est démultiplié, les peurs, l’amour, la haine, la solitude, la vie de groupe…
Dans cette maison, leurs vies explosent, la loi y est impitoyable, tout comme la vie de groupe.

La vie y est difficile, l’apprentissage, la hiérarchie sévère, mais les bons moments inoubliables ! L’amour, l’amitié, la complicité sont des valeurs très fortes, tout comme la présence d’un ou deux adultes qui les comprennent, mais ne leurs font pas de cadeaux.

La mise en page du livre est intéressante, lorsque l’auteure écrit sur la maison ou son passé, elle utilise je pense la police courrier, et lorsqu’elle écrit sur le présent elle utilise une autre police. Enfin, je dis l’auteure, je devrai dire la maison d’édition.

 

Je vous invite fortement à découvrir l’Aveugle, Sphynx, Chacal Tabaqui, Noiraud et tous les autres dans leur magistrale histoire.

Claude

Page 172. La porte grinça. L'Aveugle tourna la tête comme s'il le suivait du regard, puis il ferma les yeux et plongea dans une tiède somnolence. Aussitôt, la Forêt resurgit. Elle lui tomba dessus, souffla son haleine dans ses oreilles, et il s'enfouit dans sa mousse et ses feuilles mortes, camouflé et bercé par les chants paisibles des oiseaux sil fleurs. L'Aveugle était son préféré. La Forêt allait même jusqu'à lui sourire, il le savait. Il pouvait le percevoir. Des sourires brûlants, visqueux, remplis de crocs acérés, des sourires doux et duveteux. Lui qui ne pouvait ni les toucher ni les entendre, leur évanescence le tourmentait. Impossible d'attraper un sourire, de le presser contre ses paumes, de l'étudier, millimètre par millimètre, de l'imprimer dans sa mémoire... Ils sont éphémères, on ne peut que les deviner. Un jour, alors qu'il était encore enfant, Élan lui avait demandé de sourire. Il n'avait pas compris, à ce moment-là ce qu'on attendait de lui.
« Un sourire, mon petit, avait expliqué Élan, c'est ce qu'il y a de meilleur chez l'homme. Tu n'es pas vraiment un homme tant que tu ne sais pas sourire.
- Montre-moi », lui avait demandé l'Aveugle.
Élan s'était penché, offrant son visage à ses doigts. Au contact de ses lèvres humides, l'Aveugle avait retiré la main.
« Ça fait peur, avait-il déclaré. Je suis obligé de le faire ? »
Pour toute réponse, Élan avait soupiré.

Beaucoup de temps avait passé depuis, et l'Aveugle avait appris à sourire; mais il savait qu'à la différence des autres, ce n'était chez lui qu'un rictus, qui ne l'embellissait aucunement. Il avait eu beau étudier les lèvres distendues des images en relief dans ses livres d'enfants, ou encore les visages de certains de ses jouets, il n'arri­vait pas à détecter ce phénomène dans une voix. Ce ne fut qu’en prêtant une plus grande attention aux conversations auxquelles il prenait part qu’il comprit enfin. Un sourire, c’était une lumière.

Page 335 - Tabaqui
Si les histoires m'ennuient, les instants m'éblouissent. Je préfère sans hésiter la nuit au matin, la lune au soleil, et mille fois mieux ce passe ici et maintenant à ce qui aura lieu, ou a déjà eu lieu. J'aime aussi les oiseaux, les champignons, le blues, les plumes de paons, les chats noirs, les gens aux yeux bleus, l'héraldique, l’astrologie, les polars sanglants et les épopées antiques où des têtes coupées tombent en riant dans le fracas des armes. J'aime manger tout mon saoul, me prélasser dans un bain brûlant et me rouler ensuite dans la neige. J'aime porter tous les habits que j’ai en même temps et garder sur moi tout ce dont je pourrais avoir besoin. La vitesse m'enivre et sentir mon ventre se tordre quand j’ai pris tellement d'élan que je ne peux plus m'arrêter est une expérience incomparable. J'aime faire peur et être effrayé, amuser et déconcerter. J'aime me cacher derrière les phrases mystérieuses que je trace un peu partout, et dessiner de façon si abstraite qu’on ne puisse deviner mon sujet. J'aime gribouiller sur les murs perché en haut d'un escabeau ou assis par terre, avec une bombe acrylique. J'aime utiliser une brosse de peintre, une éponge ou bien mon doigt.

Première page
La Maison se dresse aux confins de la ville, en bordure d'un quartier appelé les «Peignes» où d'interminables immeu­bles sont alignés en rangs crénelés, telles des dents plus moins régulières. Séparées à la base par des cours de béton servant d'aires de jeux, les tours sont percées d'innombrables yeux. Là où elles n'ont pas encore poussé, s'étendent des ruines masquées par des palissades. Les enfants, d'ailleurs, s'intéressent bien plus aux décombres qui s'y cachent, refuge des rats et des chiens errants, qu'aux espaces aménagés pour eux.

C'est sur ce territoire neutre, à la frontière entre deux mondes, les immeubles et les terrains vagues, que fut bâtie la Maison. On l'appelle aussi «la grise». Son ancienneté la rapproche des ruines, derniers vestiges des édifices de son temps. Elle est isolée - les tours gardent leurs distances - et, plus large que haute, elle ne ressemble pas du tout à une dent. Ses trois étages donnent sur une autoroute. Son toit est hérissé d'antennes et de fils, sa chaux s'effrite, ses Lézardes pleurent. Elle est aussi dotée d'une cour, un long rectangle cerné de grillage. Autrefois, sa peinture était blanche. Désormais c'est le gris qui domine, sauf pour le mur à l'arrière, qui a jauni. Côté cour, s'entassent garages, appentis, bacs à ordures et niches à chiens. La façade, quant à elle, est triste et nue. Comme on pourrait s'y attendre.

Personne ne l'admettra, mais les habitants des tours ne voient pas la Maison grise d'un bon œil. Ils préféreraient ne pas l'avoir dans leur voisinage. Ils préféreraient en vérité qu'elle n'existe pas du tout.

La maison dans laquelle, de Mariam Pietrosyan (1969), traduit du russe par Raphaëlle Pache. Édité par Dominique Bordes.

Sans titre-2