La plongée
et
Sophie Pétrovna

de Lydia Tchoukovskaïa

 

Vu le grand retard que j’ai pris dans l’écriture de mes billets, je vais écrire sur deux livres de Lydia Tchoukovskaïa. Ce sont les deux seuls romans qu’elle a écrit, tous ses autres récits sont des essais, des articles, ou des souvenirs. Ils sont tous directement inspirés de sa vie personnelle. Elle nous offre un témoignage historique de la répression totalitaire très intéressant et émouvant. Extrait de la postface La « plongée » que Nina entreprend en elle-même se transforme peu à peu en plongée dans la mémoire de la Russie : « … Si je pouvais plonger sous l’eau avec eux et voir ce qu’ils voient. Voilà ce qui serait une véritable plongée. En leur compagnie. Dans leur mémoire.» 

Je ne sais pas si vous serez touchés comme moi par ces deux livres, je vous le souhaite, l’écriture est limpide, et très forte. La volonté qui pousse chaque personnage n’est pas loin du désespoir, et, Lydia Tchoukovskaïa la décrit avec brio et magie. Page 175. L’homme est « un système refermé sur lui-même » et chacun est seul dans son système. Et voilà que soudain, c’était comme si le front de l’autre s’ouvrait et on pouvait voir ce qu’il y avait derrière ce front, derrière…

J’ai dévoré ces deux récits, je n’avais pas fini le premier que je suis allée acheter le suivant !!!! Mes billets sont un peu succincts, mais temps que je n’aurai pas un peu rattrapé mon retard…

Claude

 La plongée
 

C’est son second roman. Nous sommes en 1949, une nouvelle vague d’arrestations sévit en URSS, elle touche plus particulièrement les intellectuels, les juifs et les survivants de 1937.

La narratrice, Nina, est une femme cultivée, dont le mari a été arrêté et assassiné en 1937. Elle est pour un mois en maison de repos pour artiste pour terminer un travail. Elle veut en profiter pour « plonger » en elle-même.

Mais les atrocités de 1937 se répètent, délation, arrestations, mensonges, accusations gratuites et délirantes… contre d’éventuels ennemis du peuple.

Nina est là pour se retrouver, elle recherche la solitude et le calme. Ses promenades dans la nature balayée par la neige, la pureté que dégagent les paysages hivernaux lui permettent de se libérer quelques heures par jour, loin de toute cette folie.

Elle fait des rencontres lors de ce séjour, elle doit manger avec les autres, mais à part de cela c’est le grand luxe par rapport à sa vie en ville où elle sépare la cuisine etc. Mais les relations sont difficiles car la vie est tellement instable que de simples relations avec des personnes d’idées différentes peuvent être dangereuses. Pages 142-145

Bilibine me donna un coup de pied sous la table. Mais je ne pouvais plus m'arrêter. Heureusement, au moins, que je n'avais pas cité l'année.

— Pas un seul mot qui fasse le poids. Si bien qu’est tout à fait clair que ni Zélénine, ni ses amis ne sont coupables.

— L'évidence du mensonge? Sergueï Dmitriévitch me pria de répéter : Des tétines-sucettes?

— Nina Sergueïevna, il ne faut pas avoir cœur trop tendre et vous porter garante de tout un chacun, dit Klokov d'un ton sentencieux. Faire preuve d'indulgence... À un moment où s'intensire la réaction internationale, c'est dangereux, extrême­ment dangereux.

Combien de fois avais-je entendu cette objec­tion en 1937 ! Comment pourriez-vous vous porta garante de tous? Les connaissez-vous donc si bien que cela ? Bien sûr que je ne les connaissais pas tous, puisque les « ennemis » se comptaient par millions.

Comment aurais-je pu répondre de chacun d'entre eux? Mais je pouvais me porter garante de la firme qui produisait ces mensonges. Je serais toujours capable de reconnaître son estampille. La chaîne de fabrication des mensonges patentés, combien de fois déjà n'avait-elle pas démarré de mon vivant? Comment aurais-je pu ne pas la reconnaître?

À ce moment, les boutons de manchette de Klokov, brillants et ornés de grosses pierres, me parurent particulièrement détestables. Ils étince­laient pendant qu'il piquait son pain avec sa four­chette.

— Vous ne pouvez pas les connaître tous et vous porter garante de tous, répéta Klokov en décou­vrant ses dents en acier dans un sourire condescen­dant. Vous ne pouvez pas répondre de tous, n'est-ce pas ?

— Je ne sais pas. Je n'ai jamais vu, de mes propres yeux, un seul des accusés, ni tous à plus forte raison, dis-je. Mais il n'y a pas une once de vérité dans ce qu'on écrit sur eux. Cela, je peux vous le garantir... et on l'entend immédiatement... Ce ne sont pas des pensées, mais des clichés tout faits. On s'en aperçoit à la monotonie... à la disposition des mots... à la syntaxe... au ton.., à l'intonation.

Klokov ne me rit pas au nez uniquement parce qu'une personne très compétente lui avait récem­ment expliqué qu'avec les dames, surtout à table, et surtout si elles étaient complètement idiotes, il fallait en toutes circonstances rester courtois.

Sergueï Dmitriévitch me regardait avec éton­nement et compassion. Songez donc, on pouvait reconnaître la vérité du mensonge d'après le ton des mots! Non d'après leur sens, mais d'après leur ton et leur disposition! Quelle absurdité! Comment peut-elle dire des sottises pareilles, et une traduc­trice avec ça, un membre de l'Union... Ce n'est pas étonnant qu'elle aime les vers de ce... de ce poète hermétique... ce Pasternak.

— Si les mots ne peuvent pas vous convaincre, dit Klokov, alors soit: voici des faits qui confirment les activités dirigées contre le peuple de certains groupes nationalistes non russes.., des groupements... des groupuscules, liés pour ainsi dire aux critiques-cosmopolites par des affinités idéologiques, et pas seulement idéologiques. Avant-hier la maison d'édi­tion Emès a été fermée et les membres de la direc­tion ont été arrêtés. Quelle autre preuve vous faut-il?

J'entendis le bruit d'une chaise qu'on repousse et regardai derrière moi. Weksler s'approcha de notre table.

— Emès a été fermé?

— Oui, Emès, martela Klokov avec dignité. C'est ce que je disais, Emès.

Il s'arrêta de manger et ajusta sa cravate, l'air par­ticulièrement content de lui.

Weksler restait debout devant notre table sans rien dire.

— Et les membres de la direction ont été arrêtés, répéta Klokov.

— Allons, les amis, il est temps de retourner dans nos chambres, dit Bilibine d'une voix forte. Tout le monde se leva.

 

Première page

— Ça y est, la voilà votre Litvinovka, dit le chauffeur en faisant encore une fois tourner brusquement devant mes yeux la forêt et la neige violette.

À la vue des maisonnettes finnoises qui volaient vers nous, je sentis mon cœur se serrer. Après trop heures dans un train glacial et une heure de voiture, j'aurais souhaité un autre terme à mon voyage. Le- lavabos seraient sûrement dans l'entrée, il y aurait des relents de cuisine, du bois humide entassé près des poêles, tout cet inconfort misérable des maisons de campagne en hiver, que je détestais tant. Et ce serait plein de courants d'air sous les portes et les fenêtres...

— Nous sommes arrivés!...

Nicolaï Alexandrovitch Bilibine que la voiture du sanatorium était venue chercher comme moi à la gare, écarta sa lourde pelisse et ramassa à tâtons sa serviette posée aux pieds du chauffeur. Mais la voi­ture roulait toujours, le groupe de maisonnettes fin­noises s'ouvrit à notre approche et s'enfuit derrière nous; encore un virage et la voiture s'immobilisa devant une grande maison en pierre à un étage.

Blouses blanches passées sur leurs vestes molle­tonnées, des jeunes filles se précipitèrent dans le froid pour nous accueillir.

La plongée, de Lydia Tchoukosvskaïa, traduit du russe par André Bloch et revue par Sophie Benech. Avant-propos de Sophie Benech. Éd. Le bruit du temps.

           

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Sophia Pétrovna

Sophia Pétrovna est une femme sans histoires. Elle a un fils qu’elle élève seule. Kolia est un jeune homme sérieux et travailleur, il ne s’intéresse pas à la politique et dans le monde de cette époque c’est rassurant pour elle.
Dans les années 30, en Russie, absolument personne (même celui qui n’a rien à se reprocher) n’est à l’abri de l’arbitraire de l’État !

Ainsi, Kolia sera arrêté, et Sophia n’aura de cesse de le retrouver.
Page 131-132

Kiparissova, en manteau, une canne à la main, était assise sur une malle au beau milieu de la pièce. La pièce était complètement vide. Ni chaise ni table, ni lit ni rideau, juste un téléphone par terre, près de la fenêtre. Sophia Pétrovna se laissa tomber sur la malle à côté d'elle.

«Je suis envoyée en relégation, dit Kiparissova, sans s'étonner de l'apparition de Sophia Pétrovna et sans lui dire bonjour. Je pars demain matin. J'ai tout vendu jusqu'à ma dernière chemise, et je pars demain. Mon man a déjà été envoyé dans un camp. Pour quinze ans. Vous voyez, j'ai fait mes bagages. Je n'ai plus de lit, je n'ai nulle part où dormir, je passerai la nuit assise sur cette malle. »

Sophia Pétrovna lui tendit la lettre de Kolia.

Kiparissova mit longtemps à la lire. Puis elle la plia et la glissa dans la poche du manteau de Sophia Pétrovna.

«Venez, allons dans la salle de bain, ici, il y a le télé­phone, chuchota-t-elle. Il ne faut jamais parler devant un téléphone. Ils mettent dedans une sorte de disque spécial et on ne peut plus parler de rien, ils entendent chaque mot, dans leur station.»

Elle emmena Sophia Pétrovna dans la salle de bain, tira le loquet et s'assit sur le bord de la baignoire. Sophia Pétrovna s'assit à côté d'elle.

«Vous avez déjà écrit?

— Non.

— Éh bien, ne le faites pas! chuchota-t-elle en appro­chant du visage de Sophia Pétrovna ses yeux immenses entourés de cernes jaunes. N'écrivez pas, pour le bien de votre fils! Ce genre de lettre risque de vous coûter cher, à vous comme à lui. Vous croyez qu'on peut écrire qu'un enquêteur-instructeur a tabassé quelqu'un ? C'est une chose qu'on n'a même pas le droit de penser, alors l'écrire! On a oublié de vous envoyer en relégation, mais si vous leur écrivez, ils se souviendront de vous. Et de votre fils aussi, ils l'expédieront encore plus loin. Par qui vous a-t-il fait parvenir cette lettre'. Et les témoins, où sont-ils? Comment voulez-vous le prouver?» Elle promena sur la salle de bain un regard affolé.» Non, pour l'amour de Dieu, surtout, n'écrivez rien!»

Sophia Pétrovna dégagea sa main, ouvrit la porte et sortit. Elle rentra chez elle en se dépêchant, mais à pas lents. Il fallait qu'elle s'enferme à clé, qu'elle s'asseye, et qu'elle réfléchisse. Aller voir le procureur Tsvetkov ? Non. Aller trouver un avocat? Non.

 

Première page

Après la mort de son mari, Sophia Pétrovna s'était inscrite à des cours de dactylographie. Il lui fallait abso­lument acquérir une profession car Kolia ne commen­cerait pas à gagner sa vie de sitôt. Une fois qu'il aurait terminé ses études secondaires, il devrait à tout prix entrer dans un institut. Fiodor Ivanovitch n'aurait pas admis que son fils ne fit pas d'études supérieures... Apprendre à taper à la machine avait été un jeu d'enfant pour Sophia Pétrovna, sans compter qu'elle était bien meilleure en orthographe que ces demoiselles d'au­jourd'hui. Une fois munie d'une qualification, elle avait rapidement trouvé un emploi dans l'une des plus importantes maisons d'édition de Leningrad.

La vie de bureau l'avait accaparée tout entière. Au bout d'un mois, elle n'arrivait même plus à comprendre comment elle avait pu vivre jusque-là sans travailler. Bon, c'est vrai, le matin, ce n'était pas drôle de se lever dans le froid, à la lumière électrique, et de grelotter en attendant le tramway au milieu d'une foule de gens maussades et mal réveillés; c'est vrai qu'à la fin de la journée, le cliquetis des machines à écrire commençait à lui donner la migraine, mais que c'était distrayant, que c'était intéressant de travailler dans un bureau! Quand elle était petite, elle adorait aller au lycée, elle pleurait quand on l'obligeait à rester à la maison à cause d'un rhume ; et maintenant, elle aimait bien aller travailler.

Sophia Pétrovna de Lydia Tchoukovskaïa, traduit du russe par Sophie Benech. Ed. Interférences.

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