VS
de Zsuza Rakovszky

     Ce roman tiré d’une histoire vraie, relate la vie de l’écrivain hongrois Sándor Vay (1859-1918). Grand écrivain, séducteur, voyageur, il vécut bien, se maria 2 fois, et ceci jusqu’en 1859, où il fut arrêté pour escroquerie.

     Il est emprisonné, et quelle surprise lorsqu’il se déshabille, car il s’avère être une femme.

     La justice demande à un psychiatre, le Dr Birnbacher d’étudier cet étrange personnage, et d’en déduire un diagnostic. Page 57.

Le même jour, onze heures du soir

Ce que je craignais tant a eu lieu, et comme d'ha­bitude, la réalité n'a pas atteint le cauchemar que mon imagination tourmentée avait forgé — en fin de compte, ce fameux examen ne fut pas si terrible.

Ils m'ont emmené dans une pièce nue meublée d'un simple bureau — cette fois-ci j'étais escorté par le grand échalas aux yeux glauques. Au fond, il y avait une porte fermée. J'ignore où elle mène.

Le Dr Birnbacher était assis derrière son bureau et quand j'entrai, il se leva et me tendit la main. Visage sympathique : de grands yeux ronds cernés, à fleur de tête, une bouche grande et trop rouge — bref, une tête de lion triste. Il doit avoir la cinquantaine, car il grisonne fortement.

"Je voudrais échanger quelques mots avec vous avant le début de l'examen officiel, dit-il de sa voix sonore, triste et profonde de lion en m'offrant un siège. Si je ne m'abuse, vous êtes un écrivain connu..."

     Après quelques entretiens, il lui donne du papier et un crayon, et lui demande de raconter son histoire. Ainsi, Sándor Vay, lui remet un écrit conséquent dans lequel il lui explique sa vie, ses rencontres, ses décisions, ce qui à la source a déclencher tout le reste de son existence.

     Il se défend jusqu’au bout, en expliquant l’identité à laquelle il se sent appartenir, en s’opposant à ses détracteurs qui veulent lui imposer une identité qu’il ne reconnaît pas comme la sienne.

     L’auteure de ce livre, s’est nourri des journaux de prison de Vay, de son autobiographie, de ses poèmes et de ses lettres d’amour. Lettres, adressées depuis sa cellule à la femme de sa vie.

     J’ai été emportée par le personnage si incroyable, mais pas seulement, l’écriture de Zsuza Rakovszky permet de se faire une idée très précise sur Sándor Vay, ses valeurs et ses choix. Elle passe de la narration de l’histoire du prisonnier, à ses lettres d’amour à sa femme, à son journal, si bien qu’à aucun moment je n’ai eu l’impression de longueur. Ce roman est profond, et prégnant qui nous pose le problème de la construction de l’homme face à la « normalité ».

Je l’ai lu, il y a trois semaines, et j’avais oublié de faire mon billet, ce dernier est donc un peu léger !!!!

Claude

 

Première et deuxième page

1er novembre 1889
C'est affreux... Affreux... Mon Dieu, faites que je meure tout de suite, à l'instant! C'est affreux. Je n'en puis plus !

2 novembre
Je les ai priés de me rendre ne serait-ce que mon por­tefeuille et ma bague de fiançailles, mais ils ont fait non de la tête. Je les ai aussi suppliés de me donner un livre ; si je dois rester encore longtemps à contempler des murs nus, je vais perdre la raison. L'heure  du repas approche ; hier, j'ai eu de la soupe au chou claire avec deux tranches de pain noir. Je n'y ai pas touché ; quand ils ont vu que mon assiette était restée intacte, ils ont seulement hoché la tête et l'ont reprise sans rien dire.

4 novembre
Hier, au prix de longues et instantes prières, j'ai enfin obtenu du papier et une plume (jusqu'à présent, j'ai écrit au dos d'une vieille enveloppe). Les nuits sont horribles ici : c'est déjà la quatrième que je n'ai pas fermé l'œil, je reste dans le noir, à la merci des souvenirs qui m'assaillent. J'ai écrit deux poèmes cette nuit : le jeu des rimes et des syllabes a quelque peu apaisé la torture de l'impuissance. Les voici :

PENSÉES NOCTURNES

Le ciel est obscur comme la terre,
Tout est noir, mais je ne peux dormir,
Une étoile, inégalée lumière,

Par mes barreaux de prison me mire.

Je me languis dans ces profondeurs,
Dans cette nuit au silence étrange,
Les pas du geôlier marquent les heures,
Je pense à toi, à toi, mon bel ange!

Dors-tu, as-tu baissé les paupières
Ou, éveillée, penses-tu à moi,
Près de ta lampe dont la lumière
Joue dans ta chevelure de soie ?

VS de Zsuza Rakovszky, traduit du hongrois par Nathalie Zaremba-Huzsvai et Charles Zaremba. Éd. Actes Sud.

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