Le châle
de Cynthia Ozick

Dans le camp où elle a été emprisonnée, Rosa est avec sa nièce Stella et sa petite fille. La petite Magda, est née dans le camp dans le plus grand secret, née d’un viol d’un soldat allemand, elle est cachée dans un grand châle. Un « doudou » qui la rassure, qui la calme lorsqu’elle a faim, elle le tète, etc. Elle grandit, elle ne pleure pas, elle ne parle pas, et reste emmitouflée, tranquille. Mais un jour, où il fait très froid, Stella n’y tient plus, elle prend le châle pour se réchauffer, Magda veut le récupérer, et elle qui n’avait jamais marché ni parlé, se sauve dans la cours, en criant « Mama ». Malheureusement, elle se dirige droit vers un soldat allemand, qui la prend et la jette sur les fils électrifiés. Page 17. Magda titubait dans la lumière périlleuse du soleil sur la place, griffonnant de ses si pitoyables petits tibias tordus. Rosa voyait. Elle voyait que Magda allait mourir. Une houle de commandements monta dans les seins de Rosa, martelant ses tétons ; aller chercher, prendre, apporter ! Mais elle ne savait pas de quoi s’occuper d’abord, de Magda ou du châle.

Trente ans plus tard, Rosa a bien essayé de s’en sortir, de recommencer, mais en vain. Page 23. Rosa Lublin, qui était folle et brocanteuse, renonça à sa boutique – elle la démolit de ses propres mains – pour aller s’installer à Miami. C’était de la folie. En Floride elle devint dépendante. Sa nièce de New York lui envoyait de l’argent et elle vivait parmi les personnes âgées, dans un trou sombre, une chambre individuelle dans un « hôtel ».

Alors qu’elle essaie de survivre, Rosa demande à Stella de lui envoyer le châle rouge qu’elle lui avait demandé de conserver. Tout le passé remonte, les douleurs, la perte de la petite Magda, sa chaleur, sa tendresse. Dans les mêmes temps, elle rencontre un vieux polonais à la laverie, il arrive malgré ses réticences à entrouvrir son monde. Page 27. A la laverie elle s’assit sur un banc de bois fendu et contempla le hublot rond de la machine à laver. A l’intérieur, la déferlante de bulles de détergent écumait et giflait ses sous-vêtements contre la vitre. Un vieux était assis les jambes croisées à côté d’elle, feuilletant un journal. Elle regarda de son côté et vit que les manchettes étaient toutes en yiddish.

Le livre traite de la survivance, de la reconstruction et de la force qu’il faut pour surmonter l’inconcevable. Je pense que c’est un livre sur « l’oubli nécessaire », l’oubli pour recommencer ou continuer.

Il y a une grande oubliée dans ce livre, c’est Stella. Stella la maltraitée, celle qui doit sa vie à Rosa, celle à  cause de qui Magda est morte. On sent en transparence sa souffrance à elle, son besoin de protéger Rosa tout en la laissant vivre sa vie telle qu’elle l’entend.

Ce livre est très triste et laisse un sentiment très fort. Sa sobriété fait des souvenirs de Rosa un chant d’amour maternel au cœur de l’enfer des camps, de la souffrance et de l’inadmissible. Il nous dit à quel point il ne faut pas oublier l’histoire.

Claude

Première page

Stella, froide, froide, le froid de l’enfer. Comme elles marchaient sur les routes ensemble, Rosa avec Magda blottie entre ses seins meurtris. Magda enveloppée dans le châle. Parfois Stella portait Magda. Mais elle était jalouse de Magda. Maigre fillette de quatorze ans, trop petite, avec elle-même des seins maigres, Stella aurait voulu être enveloppée dans  un châle, cachée, endormie, bercée par la marche, bébé, rond nourrisson qu’on porte dans les bras. Magda prenait le téton de Rosa et Rosa ne cessait jamais de marcher. C’était un berceau qui marchait. Il n’y avait pas assez de lait ; parfois Magda tétait de l’air ; alors elle criait. Stella était famélique. Ses genoux étaient des tumeurs sur des bâtons, ses coudes des os de poulet.

Rosa ne sentait pas la faim ; elle se sentait légère, non pas de la légèreté d’une personne qui marche, mais de celle d’une personne qui s’évanouit, qui entre en transe, suspendue dans une convulsion, devenue déjà un ange flottant, la conscience en éveil et voyant tout, mais en l’air, pas vraiment là, ne touchant pas la route.

Le châle de Cynthia Ozick, préface de Valentine Goby, traduction de Jean-Pierre Carasso. Editions de l’Olivier.

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